Alors que la situation à Gaza continue de se dégrader plus d’un an après le 07 octobre 2023, et que le Liban s’embrase également sous l’effet de la guerre entre Israël et le Hezbollah, l’Europe semble plus que jamais inaudible sur sa position concernant Israël. Nous abordons dans cet article la désunion européenne sur la question de la livraison d’armes à Israël.
Emmanuel Macron a tenu à organiser une conférence internationale sur la situation au Liban, durant laquelle il a réussi à lever plus de 800 millions de dollars de promesses de dons pour gérer la situation humanitaire sur place. Mais, concernant Israël, les positions divergent. En particulier sur la question des livraisons d’armes. Nous vous proposons dans cet article des explications approfondies sur le sujet.
La France veut cesser la livraison d’armes à Israël
Dans une émission sur France Inter, diffusée le 05 octobre dernier (mais enregistrée le 01er octobre), le président de la République française, Emmanuel Macron a déclaré « Je pense qu’aujourd’hui, la priorité, c’est qu’on revienne à une solution politique, qu’on cesse de livrer les armes pour mener les combats sur Gaza ».
Une position qui tranche avec le comportement d’Emmanuel Macron jusque-là
Cette position tranche avec celle d’Emmanuel Macron depuis le 07 octobre 2023, qui était celle d’un soutien sans faille à Israël et à son homologue Benyamin Netanyahou. Celle-ci lui était d’ailleurs assez reprochée par le corps diplomatique, le Quai d’Orsay trouvant que celle-ci tranchait avec l’histoire de la France dans les relations internationales. En effet, en soutenant sans faille Israël, la France perdait cette position de médiateur qu’elle avait toujours cherché diplomatiquement à occuper concernant le conflit israélo-palestinien.
La France dans une position historique de médiateur du conflit israélo-palestinien
On se souvient ainsi de Jacques Chirac déambulant dans les rues de Jérusalem et s’énervant contre la police israélienne justement parce qu’elle repoussait trop violemment les journalistes palestiniens. Cette position d’entre-deux de la France était aussi nourrie par le crédit qu’accordaient les Etats arabes du Moyen-Orient à la diplomatie française depuis le discours de Dominique de Villepin à l’ONU dans lequel il s’opposait à la guerre en Irak.
Par ailleurs, en soutenant de façon inconditionnelle Israël dans sa riposte aux attaques terroristes du 07 octobre 2023, la France calque sa diplomatie sur celle des Etats-Unis. Or, dans l’univers feutré des relations internationales, la France avait toujours cultivé sa différence face au voisin outre-Atlantique.

En annonçant la fin de la livraison d’armes à Israël, Emmanuel Macron semble brutalement revenir à la position historique de la France sur la scène internationale. Il demeure néanmoins affaibli puisque, ayant fait volte-face, les autres chancelleries ne savent pas trop si elles peuvent faire confiance à la position de la France.
La France livre-t-elle réellement des armes à Israël ?
Lors d’une commission de la défense nationale et des forces armées à l’Assemblée Nationale, le député des Hauts-de-Seine Aurélien Saintoul (LFI) a attaqué le ministre de la Défense Sébastien Lecornu : « Emmanuel Macron a demandé de cesser les livraisons d’armes et presque immédiatement après vous disiez ne pas vouloir désarmer Israël. Ce en-même-temps nous discrédite et il nous discrédite partout ». En réponse, le ministre répond que « Nous ne vendons aucune arme à Israël » arguant que « Tsahal n’a pas besoin des armes françaises » et que l’industrie de la défense israélienne est un concurrent frontal du complexe militaro-industriel français.
Mais, derrière cette affirmation du ministre, on peut lire dans un rapport présenté au Parlement, que la France a livré pour 30,1 millions d’euros de composants ou services militaires en 2023. Le ministère se défend en indiquant qu’il ne s’agit que de matériel à usage défensif. Donc, nous pouvons affirmer déjà compte tenu du montant que la France ne livre pas d’armes d’envergure comme le Rafale ou le canon Caesar.
La réalité est néanmoins plus trouble que cela. Si la France ne vend pas d’armes, elle vend des composants qui entrent dans la fabrication d’armes. Ce montant reste toutefois dérisoire par rapport au montant d’armes livrées par les partenaires historiques d’Israël que sont les Etats-Unis, l’Allemagne et l’Italie. Et, comme nous allons le voir maintenant, si l’Italie reste bien discrète sur la livraison d’armes à Israël (c’est un non-sujet chez nos voisins transalpins), ce n’est pas le cas en Allemagne.
En Allemagne, la livraison d’armes à Israël doit continuer
Si la France cherche à trouver un équilibre dans sa diplomatie, ce n’est pas le cas de l’Allemagne. Ce pays d’ailleurs ne cherche pas non plus à harmoniser sa diplomatie au niveau européen. En effet, l’Allemagne est le deuxième plus important fournisseur de matériel militaire pour l’Etat hébreu. La livraison d’armes à Israël est ancrée dans la diplomatie allemande pour plusieurs raisons, que nous allons évoquer successivement.
La livraison d’armes à Israël : une responsabilité historique pour l’Allemagne
Pour la politique extérieure allemande, la livraison d’armes à Israël relève de sa responsabilité historique. En effet, l’Allemagne étant en tant qu’Etat responsable de la Shoah, le pays souhaite défendre Israël coûte que coûte, pour réparer ses torts passés en quelque sorte. Malgré le nombre de morts civils très importants à Gaza, le chancelier Olaf Scholz ne souhaite pas réduire la livraison d’armes à Israël. Quand Emmanuel Macron évoquait la possibilité de cesser la livraison d’armes à Israël, son homologue allemand disait au contraire : « Nous avons livré des armes et nous en livrerons ».
Cette position du chancelier allemand vient en quelque sorte contrebalancer la réalité des chiffres. En effet, en 2023, l’Allemagne a livré pour 326 millions d’euros d’armement à Israël (soit peu ou prou 10 fois plus que la France). Or, depuis le début de l’année 2024, ces exportations sont tombées à 14,5 millions d’euros. D’ailleurs, ces exportations se concentrent sur du matériel militaire non létal comme des gilets de protection, du matériel de communication ou des casques.
Il y a donc d’un côté la responsabilité politique de l’Allemagne envers Israël, et de l’autre une industrie de l’armement gênée de constater l’usage des armes sur le champ de bataille. Mais, sous la pression de l’opposition de droite (la CDU, parti d’Angela Merkel), la livraison d’armes à Israël devrait se poursuivre puisque c’est devenu un enjeu de politique intérieure outre-Rhin.

Un héritage de la guerre froide et des Etats-Unis
Si l’Allemagne livre autant d’armes à Israël, c’est aussi un héritage de la guerre froide. En effet, après la seconde guerre mondiale, l’Allemagne de l’Ouest a fait le choix d’une intégration à l’OTAN. L’Allemagne a accueilli bien plus de soldats américains que le reste des pays d’Europe de l’Ouest, et le pays a même accepté la présence de la bombe nucléaire sur son sol. Dans la même logique, l’industrie militaire allemande s’est rendue complémentaire du complexe militaro-industriel américain.
Ainsi, l’Allemagne est en position de non-concurrence vis-à-vis des USA sur la production d’armement. Et par conséquent, la livraison d’armes à Israël fait partie de son marché historique, sur le modèle de ce que font les Etats-Unis. Cet alignement entre Américains et Allemands se fait d’ailleurs souvent au détriment de la France, l’Allemagne faisant le jeu des Etats-Unis là où nous aimerions une politique de défense européenne avec notamment une souveraineté sur l’industrie de l’armement.

Aucune position de l’Union européenne sur la livraison d’armes à Israël
Le grand absent dans ce vaste débat sur la livraison d’armes à Israël reste l’Union européenne. En effet, Josepp Borrell, vice-président de la commission européenne et chef de la diplomatie européenne, n’a pas pris la parole à ce sujet depuis février 2024. A ce moment-là, il avait seulement indiqué en s’adressant à Joe Biden par presse interposée : «Si vous pensez que trop de gens sont tués, peut-être devriez-vous fournir moins d’armes afin d’empêcher que tant de gens soient tués. N’est-ce pas logique ?»
Cette prise de position sur la livraison d’armes à Israël était donc uniquement destinée au président américain. Il est certain qu’en coulisses, les diplomates européens discutent entre chancelleries pour aligner les positions. Mais comment définir une doctrine commune quand les principaux membres de l’UE affichent des intérêts contradictoires ? Surtout quand le couple franco-allemand, moteur de l’Union européenne, est en désaccord frontal sur la question.
