Sécurité économique : Bercy muscle sa doctrine face à la multiplication des prédations étrangères

"Bercy" ou le Ministère de l'Économie et des Finances, Paris 12e - Crédits photo : Arthur Weidmann

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Le ministère de l’Économie et des Finances a organisé jeudi 24 septembre 2026, au Centre Pierre Mendès France à Bercy, les premières Assises de la sécurité économique. Sous l’égide du ministre Roland Lescure, l’événement a réuni décideurs publics et privés autour d’un même constat : la France doit revoir en profondeur sa doctrine de protection des actifs stratégiques face à des menaces jugées plus nombreuses et plus diversifiées.

Un rendez-vous né d’une alerte du Premier ministre

L’initiative remonte au printemps 2026. Sébastien Lecornu avait alors estimé que « le contexte économique et géopolitique actuel renforçait les besoins de protection des actifs stratégiques », déclenchant une mission parlementaire confiée à trois députés. Leur rapport, remis le 21 juillet, appelait à « un changement radical de posture » et recommandait l’élaboration d’une doctrine stratégique de sécurité économique et de souveraineté technologique, « assumée politiquement et largement diffusée ».

Les Assises du 24 septembre constituent la première traduction publique de cette feuille de route. Objectif affiché par le ministère : « faire le point à la fois sur l’état de la menace, sur notre doctrine de sécurité économique, et les outils dont l’État dispose pour y faire face ». Autour de Roland Lescure, plusieurs hauts fonctionnaires de la Direction générale des entreprises, dont Thomas Courbe, ont détaillé l’arsenal existant, piloté par le Service de l’information stratégique et de la sécurité économiques (SISSE).

Des chiffres qui traduisent une pression croissante

Bercy a mis en avant plusieurs indicateurs pour justifier l’urgence de la démarche. En 2025, 750 alertes de sécurité économique ont été traitées, soit trois fois plus qu’en 2020, et 80 % d’entre elles concernaient des PME, particulièrement exposées faute de moyens de protection internes. Sur le seul volet du contrôle des investissements étrangers en France (IEF), 418 dossiers ont été soumis l’an dernier, contre 392 en 2024 et 309 en 2023. Parmi eux, 167 investissements ont été autorisés, près de la moitié assortis de conditions, tandis que les deux tiers des investisseurs concernés provenaient de pays situés hors de l’Union européenne.

Roland Lescure a résumé la ligne de crête du gouvernement en des termes offensifs : « certains États utilisent leur position à des fins de coercition ou de prédation », a-t-il averti, ajoutant que « les entreprises françaises sont des challengeurs crédibles et donc des cibles ». Les menaces recensées par Bercy dépassent la seule prise de contrôle capitalistique : captation de propriété intellectuelle, partenariats commerciaux déséquilibrés, attaques réputationnelles, espionnage industriel et activisme actionnarial figurent parmi les vecteurs identifiés.

LMB Aerospace, le cas qui a précipité la prise de conscience

Ces Assises n’auraient sans doute pas eu le même retentissement sans la polémique déclenchée en janvier par la vente de LMB Aerospace. Cette PME de Corrèze, 70 salariés pour 50 millions d’euros de chiffre d’affaires, fabrique des ventilateurs et moteurs électriques équipant le Rafale, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, les hélicoptères Tigre, les chars Leclerc et le porte-avions Charles de Gaulle. Sa cession au groupe américain Loar Group, finalisée fin 2025 pour environ 367 millions d’euros, avait suscité une bronca transpartisane : Jordan Bardella avait dénoncé un « bradage », Dominique de Villepin avait interrogé les critères de souveraineté retenus par l’État, et la député LFI Aurélie Trouvé avait qualifié la vente de « suicidaire ».

Face à ces critiques, l’État a fini par s’octroyer, le 8 mars 2026, une action de préférence (golden share) au prix symbolique d’un euro. Ce mécanisme donne au ministère de l’Économie un droit de veto sur les décisions touchant à la cession des activités liées à la défense, aux modifications de capacités industrielles, aux transferts de technologies vers l’étranger et à la fermeture de sites jugés critiques. Roland Lescure avait défendu l’autorisation initiale en assurant que l’entreprise resterait « une pépite corrézienne » exportant dans le monde entier, sous des conditions qualifiées d’« extrêmement strictes ».

Trouver l’équilibre entre ouverture et protection

Le dossier LMB Aerospace illustre la difficulté centrale à laquelle Bercy tente de répondre : concilier une politique d’attractivité assumée depuis une décennie, incarnée par le sommet Choose France dont une nouvelle édition est envisagée début 2027, avec un durcissement du filtrage des capitaux étrangers dans les secteurs sensibles. Près de la moitié des dossiers déposés au titre du contrôle IEF ne nécessitaient d’ailleurs finalement aucune autorisation, signe que la frontière entre investissement bienvenu et prise de contrôle à risque reste difficile à tracer en amont.

Les Assises du 24 septembre n’ont pas débouché sur l’annonce d’une doctrine finalisée. Elles marquent plutôt l’ouverture d’un chantier que le gouvernement promet de préciser dans les prochains mois, avec en toile de fond la question de savoir si la France se dotera d’outils de filtrage aussi robustes que ceux déjà en vigueur chez plusieurs de ses partenaires européens et aux États-Unis.

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