Corridor TRIPP : Washington muscle son offensive géoéconomique dans le Caucase du Sud

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À New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, les États-Unis ont dévoilé le 23 septembre un plan d’investissement destiné à transformer l’accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan en un corridor commercial stratégique, doté d’un fonds public de 201 millions de dollars et adossé à plus de quarante entreprises internationales.

Un forum organisé au cœur de la diplomatie multilatérale

L’événement, intitulé « Prosperity Through Peace : Investing in the Trans-Caspian Trade Route and TRIPP », s’est tenu à New York alors que se déroulait la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale de l’ONU. Il a réuni les ministres des Affaires étrangères arménien, Ararat Mirzoyan, et azerbaïdjanais, Jeyhun Bayramov, aux côtés du sous-secrétaire d’État américain Brendan Hanrahan, de l’émissaire spécial Steve Witkoff et du sénateur Steve Daines. Des délégations géorgiennes et des cinq républiques d’Asie centrale, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan, Turkménistan et Ouzbékistan, ont également pris part aux discussions, aux côtés de représentants d’une quarantaine de pays.

L’objectif affiché est de convertir en projets bancables l’accord de paix signé à Washington le 8 août 2025, qui avait ouvert la voie au TRIPP, le « Trump Route for International Peace and Prosperity ». Ce corridor, long d’environ 43 kilomètres sur le tronçon arménien, doit relier l’Azerbaïdjan continental à son enclave du Nakhitchevan en traversant le territoire arménien, tout en préservant, selon Erevan et Washington, la pleine souveraineté de l’Arménie sur cette portion de route.

Un fonds dédié et un montage institutionnel américain

Pour amorcer la pompe à investissements, les États-Unis ont adossé au projet un Trans-Caspian Enterprise Fund doté de 201 millions de dollars, soit environ 175 millions d’euros de financement public, destiné à catalyser des capitaux privés le long du « corridor médian » qui relie l’Asie centrale à la Turquie et à l’Europe en contournant le territoire russe. Une seconde structure, la TRIPP Development Company, coentreprise américano-arménienne à majorité américaine, doit piloter le développement des infrastructures du tronçon arménien.

Les secteurs ciblés dépassent largement le seul transport : électricité et interconnexions énergétiques, infrastructures d’intelligence artificielle, cybersécurité et connectivité numérique figurent parmi les priorités annoncées par les responsables américains. Selon le calendrier communiqué, les études de faisabilité doivent s’achever fin 2026 ou début 2027, ouvrant la voie à des appels d’offres, tandis que les premières interconnexions électriques pourraient devenir opérationnelles dès 2027. La construction ferroviaire proprement dite est estimée à un chantier d’au moins dix-huit mois. L’émissaire Steve Witkoff a résumé l’enjeu commercial en évoquant des gains de temps de transport « jusqu’à trois semaines » sur certains flux entre l’Asie et l’Europe, tandis que le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a estimé que le projet permettrait de « pleinement débloquer » la connectivité régionale.

Le Caucase du Sud, nouveau théâtre de la rivalité des puissances

Au-delà de sa dimension logistique, l’initiative TRIPP redessine les équilibres géostratégiques d’une région longtemps disputée entre Moscou, Téhéran et Ankara. En s’installant durablement comme garant économique du corridor arménien, Washington prend pied dans un espace où l’influence russe s’est nettement affaiblie depuis la guerre en Ukraine, et où l’Iran, hostile à toute présence militaire ou institutionnelle américaine à sa frontière nord, avait exprimé de vives réserves à l’annonce de l’accord d’août 2025. La Turquie, elle, voit dans le corridor un prolongement naturel de ses propres ambitions de connectivité vers l’Asie centrale turcophone.

Pour l’Azerbaïdjan, dont le vice-ministre des Affaires étrangères Yalchin Rafiyev a salué un projet porteur de « paix fondée sur des intérêts partagés », comme pour l’Arménie, l’enjeu est aussi de sécuriser des débouchés économiques après des décennies de conflit du Haut-Karabakh. Mais c’est bien Washington qui, en structurant le financement, les normes techniques et la gouvernance du projet, en tire le bénéfice géoéconomique le plus direct : celui de fixer les règles d’un axe commercial appelé à peser sur les échanges entre l’Asie centrale, riche en hydrocarbures et en terres rares, et les marchés européens.

Quelle place pour l’Europe et la souveraineté économique française ?

Cette offensive américaine intervient alors que l’Union européenne développe, via sa stratégie Global Gateway, ses propres ambitions sur ce même « corridor médian » transcaspien, présenté à Bruxelles comme une alternative aux routes commerciales passant par la Russie. Le montage financier et institutionnel piloté par Washington, avec un fonds public américain, une coentreprise à capitaux majoritairement américains et des standards fixés outre-Atlantique, place de facto les acteurs européens, y compris français, en position de second rôle sur un axe stratégique traversant une zone énergétique et minière disputée.

Pour Refrance, cet épisode illustre la manière dont les États-Unis utilisent désormais l’investissement d’infrastructure comme un outil de politique étrangère à part entière, au même titre que les sanctions ou les accords de défense. Sans initiative européenne coordonnée, notamment française, pour peser sur la gouvernance de ces corridors, l’Europe risque de rester dépendante des arbitrages américains sur un tracé qui conditionne pourtant une partie de ses approvisionnements énergétiques et numériques futurs.

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