La fintech bordelaise Wealthcome a annoncé le 24 septembre une levée de fonds de 15 millions d’euros en série B, menée par le fonds Breega avec la participation renouvelée de BlackFin Capital Partners. L’opération porte à 22 millions d’euros le montant total levé par l’entreprise en un peu plus d’un an et doit financer son passage à l’échelle face à Harvest, le leader historique du logiciel de gestion de patrimoine en France.
Fondée en 2022 à Pessac, près de Bordeaux, par Cyprien Delmeule, Wealthcome édite WealthPro, une plateforme destinée aux conseillers en gestion de patrimoine (CGP), family offices et réseaux bancaires. Le logiciel centralise la relation client (CRM), la conformité (KYC), la gestion documentaire et l’agrégation des actifs détenus par les épargnants qu’accompagnent ces professionnels.
Une croissance qui s’accélère depuis la série A
L’entreprise avait levé une première fois 7 millions d’euros en mars 2025, déjà auprès de BlackFin Capital Partners. En un an et demi, ses indicateurs ont fortement progressé : le nombre de structures équipées est passé de 300 à plus de 800, celui des utilisateurs professionnels de 2 500 à plus de 6 000, et le montant des actifs agrégés sur la plateforme de 20 à plus de 80 milliards d’euros. L’effectif a doublé, pour atteindre environ 60 collaborateurs, et 40 recrutements supplémentaires sont prévus d’ici fin 2027. Les revenus récurrents de la société restent, selon les informations disponibles, inférieurs à 10 millions d’euros, ce qui situe encore Wealthcome loin derrière son principal concurrent.
Binom, le pari de l’intelligence artificielle
Une partie des fonds levés doit financer le développement de Binom, un écosystème d’intelligence artificielle intégré à WealthPro. Deux fonctionnalités sont pour l’instant en test : la transcription des rendez-vous clients en données structurées directement exploitables pour les obligations KYC, et l’analyse automatisée de documents (pièces d’identité, avis d’imposition, justificatifs de domicile). Une dizaine d’autres fonctions sont en développement, parmi lesquelles un assistant de rédaction et un outil de détection d’opportunités patrimoniales à partir des données agrégées.
Cette orientation traduit un pari assez répandu dans la fintech française du moment : transformer un logiciel de back-office en couche d’automatisation cognitive, pour réduire le temps que les conseillers consacrent aux tâches administratives et de conformité, au profit du conseil proprement dit.
Défier un marché verrouillé par Harvest
Le marché français du logiciel de gestion de patrimoine reste dominé par Harvest, qui revendique plus de 4 600 clients et environ 120 millions d’euros de chiffre d’affaires. Wizio, avec plus de 800 indépendants et 400 cabinets équipés, occupe une position intermédiaire. Face à ces deux acteurs installés, Wealthcome affiche une ambition claire : convaincre des comptes institutionnels plus larges, banques, compagnies d’assurance, mutuelles et grands réseaux, plutôt que de se limiter aux cabinets indépendants qui ont constitué sa base initiale. L’entreprise n’exclut pas non plus des acquisitions ciblées dans des métiers connexes, comme le courtage, le droit ou le notariat, pour élargir le périmètre de données qu’elle peut agréger.
L’enjeu de souveraineté sur les données patrimoniales
Cette levée illustre un point souvent sous-estimé du débat sur la souveraineté économique française : la bataille ne se joue pas seulement sur les infrastructures énergétiques ou industrielles, mais aussi sur les couches logicielles qui agrègent des données financières sensibles, celles du patrimoine de centaines de milliers de ménages français. Or ce marché de la gestion de patrimoine se digitalise rapidement, et les plateformes qui en captent l’agrégation deviennent, de fait, des points de passage stratégiques pour l’ensemble de la chaîne du conseil financier en France.
Que ce soit Wealthcome, Harvest ou Wizio, tous les acteurs qui dominent aujourd’hui ce segment sont français, et leur consolidation s’appuie sur du capital domestique et européen : Breega et BlackFin Capital Partners sont deux fonds d’investissement basés en France. Dans un secteur financier où les grandes plateformes technologiques américaines investissent massivement la gestion de fortune, notamment via des outils d’agrégation et d’intelligence artificielle destinés aux family offices, le maintien d’acteurs français capitalisés sur ce segment logiciel n’est pas un détail. Il conditionne la capacité du pays à garder la main sur l’infrastructure qui structure, in fine, l’accès aux données patrimoniales de ses propres épargnants.
La trajectoire de Wealthcome reste toutefois à confirmer : avec un chiffre d’affaires récurrent encore inférieur à 10 millions d’euros face aux 120 millions d’euros de Harvest, l’écart de taille demeure important. La réussite de cette levée se mesurera à la capacité de l’entreprise à transformer sa croissance en nombre de clients en une conquête réelle des grands comptes institutionnels qu’elle vise désormais.


