Le fabricant grenoblois de semi-conducteurs a publié le 24 septembre des résultats semestriels en forte progression, portés par deux contrats de licence technologique conclus avec Bull et Openchip. Une validation pour son nouveau modèle économique, dans un secteur des puces pour l’intelligence artificielle très largement dominé par les acteurs américains.
Un retour aux bénéfices porté par la vente de licences
Dans un communiqué diffusé le 24 septembre via Actusnews, Kalray a annoncé un chiffre d’affaires semestriel de 8,5 millions d’euros pour son activité semi-conducteurs, contre 5,4 millions d’euros un an plus tôt à périmètre comparable, soit une croissance de 58 %. L’excédent brut d’exploitation atteint 5,1 millions d’euros, contre 0,3 million au premier semestre 2025, et le résultat net redevient positif à 0,8 million d’euros, après une perte de 2,1 millions un an auparavant. La trésorerie disponible s’établit à 2,2 millions d’euros au 30 juin, en léger repli par rapport aux 3 millions de fin 2025, signe que l’entreprise continue de consommer du capital malgré l’amélioration de sa rentabilité opérationnelle.
Éric Baissus, président du directoire de Kalray, a salué une étape qui « confirme la transformation engagée » par le groupe, précisant que les priorités restent désormais l’exécution des programmes en cours, le développement technologique et la poursuite de l’amélioration du profil financier. La direction confirme ses objectifs pour l’ensemble de l’exercice 2026 : une croissance à deux chiffres du chiffre d’affaires et une nouvelle amélioration de l’excédent brut d’exploitation.
Bull et Openchip, ou la licence technologique comme nouveau moteur
Le tournant tient à un changement de modèle économique amorcé en 2025, après un recentrage stratégique et la cession de certaines activités non stratégiques. Plutôt que de vendre directement ses propres puces, Kalray monétise désormais la propriété intellectuelle accumulée depuis plus d’une décennie autour de son architecture MPPA (Massively Parallel Processor Array) et de ses processeurs DPU (Data Processing Units), qui traitent les flux massifs de données en parallèle avec une consommation énergétique inférieure aux processeurs classiques.
Deux accords illustrent cette bascule. Le premier, signé avec Bull, porte sur la licence du « Networking Engine » de Kalray, un sous-système capable de soutenir des débits jusqu’à 1,6 Tbps grâce à 64 cœurs KV5 compatibles RISC-V, destiné à faire évoluer la technologie réseau BXI de Bull vers des architectures Ethernet compatibles avec le futur standard ouvert Ultra Ethernet. Le potentiel de cet accord est évalué à environ 12 millions d’euros sur dix-huit mois, avant redevances futures, avec une commercialisation à grande échelle prévue à partir de 2028. Le second, conclu avec Openchip, porte sur le développement de puces d’accélération de nouvelle génération pour l’IA et le calcul haute performance, pour un potentiel estimé à 5 millions d’euros sur douze mois. Ensemble, ces deux contrats ont déjà généré 2,2 millions d’euros de chiffre d’affaires au premier semestre.
Le partenaire Bull, symbole d’une filière recomposée
L’identité du partenaire principal de Kalray n’est pas anodine sur le plan de la souveraineté industrielle. Bull, la marque historique du calcul haute performance français, a cessé d’être une filiale d’Atos en 2026 : l’État français en a finalisé le rachat pour 404 millions d’euros, en a fait un actif stratégique placé sous pavillon public afin de sécuriser une compétence jugée critique pour la sécurité nationale et la compétitivité européenne. Que ce nouvel acteur public s’appuie sur la propriété intellectuelle d’une PME grenobloise plutôt que sur des briques technologiques importées illustre une tentative, encore modeste mais concrète, de reconstituer une chaîne de valeur nationale dans les réseaux pour l’intelligence artificielle, un segment aujourd’hui structuré autour de standards et d’équipementiers très majoritairement américains.
Une pépite née du CEA, entre défense et data centers
Fondée en 2008 comme essaimage du CEA-Leti, Kalray reste basée à Grenoble et a bénéficié dès 2020 d’un investissement du ministère des Armées, avant d’être labellisée par le programme d’accélération France 2030 dédié aux innovations de rupture. Ses processeurs visent les centres de données pour l’IA, le calcul haute performance, les réseaux de télécommunications, l’edge computing ainsi que des applications de défense et spatiales.
Le marché mondial des puces pour l’intelligence artificielle reste massivement dominé par l’américain Nvidia, dont les processeurs graphiques équipent l’écrasante majorité des infrastructures d’entraînement de grands modèles, loin devant les rares alternatives européennes. Dans ce contexte, la stratégie de Kalray ne consiste plus à concurrencer frontalement les géants du secteur sur le terrain du calcul brut, mais à se positionner comme fournisseur de briques technologiques spécialisées, en particulier sur les réseaux internes des centres de données, un maillon moins visible mais tout aussi déterminant pour la performance des futures usines à IA. Reste à savoir si ce pari de la licence, dont la traduction financière concrète n’interviendra pleinement qu’à partir de 2028, suffira à consolider durablement une trésorerie encore fragile.


