La date est passée presque inaperçue, glissée dans un communiqué consacré à la climatisation solaire d’un entrepôt breton. Mais elle confirme l’avancée d’un dossier bien plus lourd pour la souveraineté économique française : le 20 novembre 2026, les actionnaires d’Argan voteront la fusion qui doit faire disparaître ce fleuron français de l’immobilier logistique de la cote parisienne, absorbé par le groupe belge WDP.
Une date confirmée en catimini
Le 22 septembre, Argan a publié un communiqué détaillant les performances thermiques de son entrepôt AutOnom® de Bain-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), loué au groupe de transport BSL Dimotrans. Pendant la canicule estivale, alors que le thermomètre extérieur affichait 40°C, les pompes à chaleur réversibles couplées aux panneaux solaires du site ont maintenu une température intérieure de 26 à 27°C, un écart de 13 à 14 degrés. Une démonstration technique cohérente avec la stratégie de la foncière, qui revendique désormais un patrimoine de 3,9 millions de mètres carrés répartis sur environ 110 entrepôts, valorisé 4,3 milliards d’euros au 30 juin 2026.
C’est au détour du calendrier financier annexé à ce même communiqué qu’apparaît l’information la plus significative : une assemblée générale extraordinaire est fixée au 20 novembre 2026, consacrée au « projet de fusion avec WDP ». Une précision de date qui n’avait pas encore été rendue publique aussi clairement et qui marque une étape concrète dans un dossier annoncé cet été.
Un mariage à 13 milliards d’euros
Le projet remonte au 23 juillet 2026, lorsque Argan et le groupe belge WDP (Warehouses De Pauw), spécialiste paneuropéen de l’immobilier logistique, ont annoncé leur intention de fusionner pour créer ce qu’ils présentent comme un « champion européen » du secteur. L’ensemble combiné pèserait plus de 13 milliards d’euros de patrimoine brut, environ 13 millions de mètres carrés d’entrepôts et plus de 700 millions d’euros de revenus locatifs annualisés, répartis sur huit pays européens, dont la Roumanie.
Les modalités financières prévoient une parité de 3 actions WDP pour 1 action Argan, assortie d’une distribution exceptionnelle de 11 euros par action Argan, ce qui valorise implicitement le titre français à 79,22 euros, une prime d’environ 21% saluée par le marché : l’action Argan avait bondi de 16% le jour de l’annonce. WDP resterait la société mère de l’ensemble ; la marque Argan et son équipe dirigeante continueraient de piloter la plateforme française depuis la région parisienne, et une cotation supplémentaire du nouveau titre est prévue à Paris entre octobre et novembre 2026.
Une fusion plutôt qu’une offre publique : ce que cela change
C’est sur le plan juridique que le dossier soulève le plus de questions du point de vue de la souveraineté actionnariale française. L’opération emprunte la voie du droit des sociétés (une fusion transfrontalière) plutôt que celle d’une offre publique d’achat ou de retrait. Conséquence concrète : contrairement à une OPR, elle ne nécessite ni note d’information visée par l’Autorité des marchés financiers, ni expertise indépendante imposée par la réglementation boursière. Seul un commissaire à la fusion, désigné par le tribunal, est chargé d’apprécier l’équité de la parité d’échange. Le résultat final est pourtant identique pour les épargnants français : la disparition pure et simple de la cotation parisienne d’Argan.
Le droit de retrait offert aux actionnaires minoritaires qui refuseraient l’échange en actions WDP a par ailleurs été fixé à 60,10 euros net, soit environ 36% en dessous de l’actif net réévalué publié par la foncière (93,8 euros), rendant cette option nettement moins avantageuse qu’une simple cession sur le marché avant la fusion. S’ajoute un changement de régime fiscal : les actionnaires français passeraient du statut, favorable, de SIIC (société d’investissement immobilier cotée) française à celui d’une société immobilière belge, avec une retenue à la source applicable aux dividendes d’origine belge.
La famille fondatrice, de 52% à 9% du capital
Le sort de la famille Le Lan, fondatrice d’Argan et qui contrôle aujourd’hui environ 52% des droits de vote, illustre la bascule de pouvoir induite par l’opération. Après la fusion, sa participation dans le nouvel ensemble tomberait à environ 9%, avec un unique siège au conseil d’administration élargi à neuf membres, dont 55% d’administrateurs indépendants. Jean-Claude Le Lan, qui a bâti Argan en un peu plus de vingt-cinq ans jusqu’à en faire une valeur du SBF 120, s’est dit engagé en faveur du projet, mis en avant comme une manière de donner à cette « histoire » française une dimension véritablement européenne.
Les prochaines étapes
Le calendrier révélé ce 22 septembre s’inscrit dans une séquence encore soumise à conditions : outre le vote du 20 novembre, l’opération reste conditionnée à l’obtention d’un rescrit fiscal auprès de l’administration française, préalable indispensable à la validation du régime d’imposition applicable à l’échange de titres. La réalisation effective de la fusion n’est attendue qu’au premier trimestre 2027, la parité en actions WDP restant d’ici là exposée aux fluctuations de cours du titre belge.
Pour l’immobilier logistique français, secteur stratégique pour l’approvisionnement du commerce en ligne, de l’industrie et de la grande distribution, ce dossier illustre un mouvement de consolidation européenne qui profite rarement aux acteurs tricolores : après l’absorption de marques françaises par des groupes étrangers dans la logistique du dernier kilomètre ou l’infrastructure numérique, c’est un pan entier du foncier logistique national qui s’apprête à passer sous pavillon belge, sans que les protections habituellement associées à une offre publique n’aient à s’appliquer.
