La start-up parisienne Arlequin AI a annoncé le 10 septembre une levée de série A de 28 millions d’euros, portant le total des fonds réunis depuis sa création à plus de 32,4 millions d’euros. Fondée en 2024, l’entreprise développe une technologie d’analyse de données présentée comme une alternative européenne à l’américain Palantir, dans un secteur de l’intelligence artificielle appliquée à la sécurité et à la défense où la question de la souveraineté technologique devient un critère d’investissement à part entière.
Le tour de table a été mené conjointement par le fonds suisse Redalpine et le fonds polonais OTB Ventures. Il associe également le Fonds Innovation Défense de Bpifrance, ainsi que Vsquared Ventures et 10x Founders, déjà actionnaires, qui renforcent leur position. L’entrepreneur Xavier Niel fait pour sa part son entrée au capital à titre personnel.
Une architecture technologique distincte des grands modèles de langage
Arlequin AI ne mise pas sur les grands modèles de langage, sur lesquels reposent la plupart des outils d’IA générative, mais sur des réseaux neuronaux dits topologiques. Selon la présentation qu’en fait l’entreprise, cette approche va plus loin que les réseaux de neurones de graphes classiques, qui établissent des relations binaires entre deux éléments (un compte A relié à un compte B, par exemple). La topologie permet de représenter des relations simultanées entre plusieurs éléments à la fois, groupes, cycles, hiérarchies ou interactions dites d’ordre supérieur.
Dans une enquête de blanchiment d’argent, explique la start-up, le système ne se contente pas de relier deux comptes mais cherche à caractériser une configuration entière associant plusieurs comptes, une entreprise, un appareil, une adresse, un intermédiaire, une succession de transactions et une chronologie particulière. Cette plateforme, baptisée HuDEx, combinait jusqu’ici plusieurs briques logicielles modulaires ; la série A doit financer le développement de modèles propriétaires entièrement fondés sur cette architecture topologique.
Des fondateurs venus de la recherche sur le terrorisme
Le profil des deux fondateurs tranche avec celui de la plupart des entrepreneurs de l’IA. Hugo Micheron, directeur général, est chercheur en sciences politiques, spécialiste du jihadisme, auteur d’une thèse soutenue à l’ENS-PSL en 2019 et de l’ouvrage Le Jihadisme français. Quartiers, Syrie, prisons. Entre 2014 et 2019, il a mené quatre-vingts entretiens en France, en Belgique, en Turquie, au Liban et en Irak auprès de membres d’organisations jihadistes, de leurs familles et d’acteurs associatifs ; il a également témoigné au procès des attentats du 13-Novembre. Son cofondateur, Antoine Jardin, ancien ingénieur de recherche au CNRS, est spécialisé en science des données et en réduction de dimensionnalité appliquée à l’étude des comportements humains.
L’entreprise revendique aujourd’hui environ cinquante collaborateurs, majoritairement chercheurs et ingénieurs, des bureaux à Londres et à Berlin, et l’ouverture prochaine d’un laboratoire de recherche à San Francisco. Elle dit servir une trentaine de clients en France, en Allemagne, au Royaume-Uni et en Europe de l’Est, dans les secteurs bancaire (elle cite BNP Paribas), médiatique (Radio France) et gouvernemental, avec des cas d’usage allant de la détection de fraude à l’analyse de réseaux criminels et de campagnes de manipulation de l’information.
Le signal du Fonds Innovation Défense
La participation du Fonds Innovation Défense de Bpifrance, un instrument doté à l’origine de 200 millions d’euros et porté à 275 millions en 2025 avec l’arrivée de la Caisse des Dépôts, d’Allianz France et de MBDA, ne signifie pas qu’Arlequin AI a remporté un marché auprès du ministère des Armées. Elle indique en revanche que la technologie est jugée suffisamment stratégique pour justifier un soutien public ciblé, dans une logique que les acteurs du secteur résument souvent par la formule selon laquelle la souveraineté moderne n’est pas l’autarcie mais la maîtrise des dépendances.
Sur le marché de l’IA appliquée à la défense et au renseignement, Arlequin AI affronte des concurrents bien installés. Le britannique Quantexa combine déjà ingestion de données, résolution d’entités et analyse de graphes. Le français Linkurious, spécialiste de la visualisation de réseaux complexes, a été racheté par l’australien Nuix. D’autres acteurs, Primer, Babel Street ou Dataminr, couvrent des segments de la même chaîne analytique. Face à Palantir, dont l’offre intègre ingestion des données, gouvernance, gestion des droits d’accès et interfaces complètes, Arlequin AI met en avant une promesse de traçabilité et d’interprétabilité renforcée, sans toutefois proposer une couche logicielle aussi complète.
Cette promesse mérite d’être nuancée. Un système traçable n’est pas nécessairement infaillible : la clarté d’une visualisation peut donner une apparence d’évidence à une hypothèse fragile, et les risques de biais non supervisés ou de corrélations prises pour des causalités restent présents dans ce type d’architecture, comme dans toute IA d’analyse comportementale.
La trajectoire d’Arlequin AI s’inscrit dans un marché en forte expansion : celui de l’IA de défense en Europe, évalué à 4,8 milliards de dollars en 2026, est projeté à 19,27 milliards de dollars d’ici 2035. Elle intervient aussi alors que Paris multiplie les instruments de soutien à une filière numérique de confiance, entre montée en puissance du Fonds Innovation Défense et instruments publics dédiés au cloud et à l’IA souverains. Pour la France et l’Europe, l’enjeu dépasse le seul cas d’Arlequin AI : il s’agit de savoir si des acteurs européens pourront peser durablement face à la position dominante des groupes américains sur l’analyse de données à des fins de sécurité et de renseignement.
