Cegid et Silae fusionnent pour créer un géant européen du logiciel, sous capital américain

Image d'illustration

Table des matières

Silver Lake réunit ses deux pépites françaises de la gestion d’entreprise. Cegid, spécialiste du cloud comptable et financier, et Silae, plateforme de paie en ligne, ont annoncé le 9 septembre leur projet de rapprochement pour former un groupe valorisé à plus de 10 milliards d’euros. L’opération, présentée comme la naissance d’un « leader technologique européen », illustre autant la vitalité de l’écosystème français du logiciel de gestion que la dépendance de ce même écosystème au capital américain.

Deux pépites nées de la même maison mère

Cegid et Silae n’étaient déjà pas des entités totalement indépendantes. Le fonds d’investissement américain Silver Lake a pris le contrôle de Cegid en 2016, puis de Silae en 2020. Le rapprochement annoncé consiste donc, pour l’actionnaire, à fusionner deux actifs de son portefeuille plutôt qu’à orchestrer un rachat externe. L’ensemble intègre également Shine, la néobanque dédiée aux indépendants et aux très petites entreprises, déjà détenue par Cegid.

Mis bout à bout, les trois entités revendiquent 2 millions de clients finaux, plus de 15 000 cabinets d’expertise comptable partenaires et une production de 13 millions de bulletins de paie par mois en Europe. Le chiffre d’affaires annuel du futur ensemble est évalué à environ 1,6 milliard d’euros, pour un effectif d’ingénierie mutualisé d’environ 1 400 développeurs. Selon Silver Lake, le fonds conservera entre 66 % et 75 % du capital du nouveau groupe, qui devrait voir sa gouvernance confiée à Christian Pedersen, ancien dirigeant chez SAP et Microsoft, passé plus récemment par l’éditeur suédois IFS. Christian Lucas, président de Cegid, et Pierre Cesarini, à la tête de Silae, resteront associés à la direction du nouvel ensemble, dont un comité de cabinets d’expertise comptable, présidé par Mathieu Perrymond, doit accompagner la transition. Jean-Michel Aulas, figure de l’entrepreneuriat lyonnais et ancien dirigeant de Cegid, siège pour sa part au sein de ce comité.

La facturation électronique, catalyseur d’une consolidation

Le calendrier de l’opération n’est pas anodin. La généralisation de la facturation électronique entre entreprises, obligation réglementaire qui monte en puissance en France jusqu’en 2027, pousse des centaines de milliers de PME et de cabinets comptables à changer d’outils dans un délai contraint. Cegid et Silae présentent leur rapprochement comme une réponse à cette échéance : en intégrant nativement comptabilité, paie et paiements sur une même plateforme dotée de briques d’intelligence artificielle, le nouvel ensemble entend se positionner comme un point de passage obligé pour les petites structures qui doivent, bon gré mal gré, se mettre en conformité. Pierre Cesarini résume l’ambition en évoquant une intégration produit plus poussée entre paie, comptabilité et flux financiers, quand Christian Pedersen met en avant l’accélération de l’innovation par l’IA au sein d’une « plateforme européenne intégrée ». La finalisation de la fusion est annoncée pour le premier semestre 2027, sous réserve des consultations sociales et des autorisations réglementaires habituelles.

Champion européen, actionnariat américain : l’ambiguïté persistante

C’est là que le dossier prend un relief particulier pour l’observateur attentif à la souveraineté économique française. Le nouvel ensemble est systématiquement présenté, dans la communication des deux entreprises, comme un « leader technologique européen » appelé à peser face aux géants américains du logiciel de gestion, qu’il s’agisse des suites RH et paie ou des solutions comptables cloud. L’argument est recevable : à l’échelle de ses usages, le groupe combiné dépasse en effet la plupart des acteurs européens du secteur et concentre une base installée considérable chez les experts-comptables français.

Mais la réalité capitalistique nuance sérieusement ce récit. Le contrôle du groupe reste, et restera après la fusion, très majoritairement entre les mains de Silver Lake, l’un des plus grands fonds de capital-investissement américains, également actionnaire de référence de groupes technologiques mondiaux. Autrement dit, la France gagne un acteur logiciel de taille critique, mais ne conserve pas nécessairement la main sur ses choix stratégiques de long terme, ses arbitrages d’investissement ou une éventuelle cession future à un repreneur non européen. Ce paradoxe n’est pas propre à Cegid et Silae : il traverse une large partie de l’écosystème des éditeurs de logiciels français, dont le développement rapide s’est largement appuyé, depuis une décennie, sur des capitaux extra-européens faute d’un marché du capital-risque et du capital-développement suffisamment profond en France et en Europe.

Pour les 15 000 cabinets comptables et les 2 millions d’entreprises clientes du futur ensemble, l’enjeu immédiat reste toutefois opérationnel : la réussite de l’intégration technique de deux plateformes distinctes, dans un contexte où l’échéance de la facturation électronique ne laisse guère de marge d’erreur. La dimension proprement souveraine de l’opération, elle, se jouera moins dans l’annonce de septembre que dans les décisions d’actionnaires que prendra Silver Lake dans les années à venir.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles

    Abonnez-vous à notre newsletter

    Une sélection d'articles, dans votre boîte mail. Rien d'autre, promis.

    Vous vous êtes abonné à la newsletter avec succès

    Une erreur est survenue lors de l'envoi de votre requête. Veuillez réessayer.

    Refrance : Revue Economique de France utilisera les informations que vous fournissez sur ce formulaire pour rester en contact avec vous et vous proposer des mises à jour et du marketing.