Le ministère des Armées envisage de commander deux patrouilleurs hauturiers supplémentaires dans le cadre du projet de loi de finances 2027, selon des informations rapportées le 9 septembre par le site spécialisé Zone Militaire. Cette commande porterait à neuf le nombre total de bâtiments de ce type engagés depuis 2023, un chiffre qui reste toutefois en retrait par rapport à l’objectif initial de dix unités. L’affaire illustre les arbitrages serrés que continue d’imposer la remontée en puissance de la Marine nationale, et rappelle le rôle central que jouent les chantiers navals français de taille intermédiaire dans la construction de la souveraineté maritime du pays.
Un programme lancé en 2023, réparti entre trois chantiers
Le programme des patrouilleurs hauturiers (PH) a été lancé en novembre 2023, lorsque la Direction générale de l’armement (DGA) a notifié un contrat de 900 millions d’euros portant sur sept bâtiments, répartis entre trois chantiers : Piriou, CMN (Constructions mécaniques de Normandie) et Socarenam. Naval Group assure la maîtrise d’œuvre d’ensemble et développe le système de direction de combat, tandis que Thales fournit les équipements de surveillance maritime. Ce montage industriel, qui associe un grand groupe intégrateur à des chantiers indépendants ancrés dans plusieurs régions du littoral français, est précisément ce qui distingue le modèle français de nombreux programmes navals étrangers concentrés sur un unique constructeur national.
Un calendrier de livraison échelonné jusqu’en 2032
Le calendrier de livraison s’échelonne sur plusieurs années. Le Trolley de Prévaux, premier de la série, construit par Piriou et mis à l’eau en février 2026, se trouve actuellement en phase d’essais. Le D’Estienne d’Orves, réalisé par CMN à Cherbourg, doit être mis à l’eau début 2027 pour une livraison en 2028. La Jeanne Bohec, sortie des chantiers Socarenam, est attendue la même année. L’ensemble des unités commandées devrait être livré d’ici 2032, selon les données rapportées par Zone Militaire et par le site spécialisé Mer et Marine, qui suit ce dossier depuis son origine.
Une flotte vieillissante et une rupture capacitaire à combler
Cette montée en puissance progressive répond à une situation capacitaire tendue, que plusieurs observateurs qualifient de rupture. Les patrouilleurs hauturiers doivent remplacer une flotte vieillissante composée d’avisos de type A69 et de patrouilleurs de service public de type P400, dont le renouvellement aurait dû, selon les calendriers initiaux, débuter dès les années 2000. Le désarmement progressif des A69 ne laisse plus en service que le Commandant Blaison. Par ailleurs, deux frégates de type La Fayette non rénovées ne disposent pas de sonar de coque, ce qui accroît la charge que doivent assumer les nouveaux patrouilleurs pour la protection des approches des bases navales, notamment celles qui abritent les sous-marins nucléaires français à Brest et à l’Île Longue.
Des missions étendues, de la dissuasion à la souveraineté outre-mer
Les patrouilleurs hauturiers, d’un déplacement de 2 400 tonnes pour 92 mètres de long, embarquent un canon de 40 mm, des missiles Mistral 3, un sonar remorqué de type BlueWatcher et peuvent mettre en œuvre un hélicoptère ou un drone. Leur mission couvre un spectre large : dissuasion, protection des approches maritimes, sauvegarde et sûreté maritimes, lutte contre les trafics, et surtout affirmation de la souveraineté française sur une zone économique exclusive qui, avec ses territoires ultramarins, figure parmi les plus étendues du monde. Trois bases métropolitaines (Brest, Toulon et Cherbourg) accueilleront ces bâtiments, en complément d’un déploiement renforcé outre-mer, un axe que le ministère des Armées présente comme prioritaire depuis plusieurs années.
Un arbitrage budgétaire encore incertain
L’hypothèse de deux commandes additionnelles s’inscrit dans les discussions budgétaires du projet de loi de finances 2027, qui doit préciser la trajectoire des équipements de la loi de programmation militaire 2024-2030. Le sujet est sensible : la cible initiale de dix patrouilleurs avait déjà été ramenée à sept en raison de contraintes budgétaires, au grand dam d’une partie de l’état-major, qui plaidait pour ne pas sacrifier ce programme au profit d’autres priorités comme les futures corvettes. Porter la commande à neuf unités constituerait un geste significatif, sans toutefois revenir totalement sur la réduction initiale.
L’enjeu industriel : préserver un tissu de PME navales
Pour l’écosystème industriel naval français, l’enjeu dépasse la seule question capacitaire. Piriou, implanté à Concarneau, CMN à Cherbourg et Socarenam dans les Hauts-de-France, sont des entreprises de taille intermédiaire dont l’activité dépend largement des commandes publiques de défense. Deux unités supplémentaires représenteraient, pour ces chantiers, une visibilité industrielle et des emplois qualifiés préservés dans des bassins d’emploi souvent moins pourvus que les grandes métropoles. C’est là un exemple concret de ce que recouvre la notion de souveraineté économique appliquée à la défense : non seulement la capacité opérationnelle de la Marine nationale, mais aussi le maintien, sur le territoire national, d’une chaîne de sous-traitance et de savoir-faire répartie entre plusieurs sites plutôt que concentrée dans un unique groupe. La décision, encore à confirmer dans le cadre des débats budgétaires à venir, sera scrutée de près par l’ensemble de la filière navale française.
