TotalEnergies a annoncé lundi 7 septembre une restructuration en profondeur de son projet gazier Papua LNG, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Le groupe français transfère le rôle d’opérateur à l’américain ExxonMobil et réduit sa participation, tout en sécurisant l’accès à des volumes significatifs de GNL. Une opération qui interroge sur la place des majors françaises dans les grands projets gaziers mondiaux, alors que le dossier reste fragilisé par des années de retards et de désengagements bancaires.
Un montage financier et capitalistique redessiné
Selon le communiqué publié par TotalEnergies, le groupe cède l’opérationnalité du projet à ExxonMobil et vend une participation de 9,1 % à ses partenaires. À l’issue de l’opération, la répartition du capital de Papua LNG s’établit ainsi : ExxonMobil devient opérateur avec 34,1 % des parts, Santos conserve 21 %, le consortium public papou-néo-guinéen Kumul Petroleum Holdings et MRDC détient 22,5 %, TotalEnergies voit sa part ramenée à 20 % (contre environ 29 % auparavant), et le japonais ENEOS Xplora complète le tour de table avec 2,4 %.
Le projet vise une capacité de production de 5,6 millions de tonnes de GNL par an. Malgré la réduction de sa participation, TotalEnergies conserve un accès contractuel à 1,5 million de tonnes annuelles via une coentreprise de commercialisation, auxquelles s’ajoutent 2,4 millions de tonnes supplémentaires accessibles par un autre montage commercial. Le groupe reste ainsi l’un des principaux débouchés du gaz produit, sans en assurer la conduite opérationnelle.
Sur le plan financier, le coût d’investissement du projet a été ramené à environ 14 milliards de dollars, contre un budget initial supérieur, grâce à une optimisation technique et à un nouvel appel d’offres auprès des fournisseurs. Le groupe évoque près de 4 milliards de dollars d’économies cumulées depuis 2024. Un accord gazier révisé avec le gouvernement de Papouasie-Nouvelle-Guinée a par ailleurs été finalisé, censé mieux équilibrer la rentabilité du projet et les recettes fiscales de l’État hôte. Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a qualifié ces accords d’« étape décisive » vers la décision finale d’investissement, en insistant sur la contribution du projet à la diversification de l’approvisionnement gazier des marchés asiatiques en forte croissance.
Un projet retardé depuis 2017, sous la pression des financeurs
Papua LNG n’en est pas à son premier rebondissement. Découvert par TotalEnergies en 2017 après le rachat des actifs d’Interoil dans la région, le projet devait initialement démarrer autour de 2020, avant d’être repoussé à plusieurs reprises, la dernière échéance évoquée étant 2025. La décision finale d’investissement demeure, à ce stade, encore à venir.
Le dossier a surtout été fragilisé par un mouvement de retrait des financeurs internationaux. Selon l’ONG Reclaim Finance, vingt-neuf établissements bancaires ont désormais exclu explicitement Papua LNG de leur politique de financement, dont douze au cours des derniers mois, un chiffre qui représenterait environ un signataire sur six des Principes de l’Équateur, ce référentiel volontaire utilisé par les banques pour évaluer les risques environnementaux et sociaux des grands projets. Parmi les établissements ayant tourné le dos au projet figurent notamment ING, Rabobank, Standard Bank et la banque publique allemande KfW IPEX-Bank. Signe notable pour Refrance, la banque française Crédit Agricole s’était elle-même retirée dès 2024 de son rôle de conseiller financier principal, invoquant des préoccupations environnementales. Les ONG pointent en particulier l’absence de publication complète des études d’impact environnemental et social, qui empêcherait selon elles un consentement pleinement éclairé des communautés locales dépendantes des ressources terrestres et marines.
Une question de souveraineté industrielle et énergétique française
Pour Refrance, cette restructuration dépasse le seul enjeu comptable. En cédant l’opérationnalité d’un gisement gazier majeur à ExxonMobil, TotalEnergies renonce à la maîtrise technique et politique d’un projet qu’il avait lui-même initié et porté pendant près d’une décennie. Ce type d’arbitrage n’est pas isolé : il illustre une tendance de fond où les majors françaises, confrontées à des besoins de financement croissants pour leur transition énergétique et leurs projets domestiques (nucléaire, renouvelables, réseaux), redéploient leur capital vers des positions minoritaires mais rémunératrices, plutôt que vers le contrôle opérationnel d’actifs éloignés et capitalistiquement lourds.
L’enjeu de souveraineté se joue ici sur un terrain moins visible que celui des infrastructures critiques sur le sol national : celui de l’influence industrielle française dans la chaîne de valeur mondiale du gaz naturel liquéfié, un marché où les groupes américains renforcent continûment leur emprise, portés par une production domestique abondante et une politique commerciale offensive. En conservant des droits d’enlèvement significatifs sans l’opérationnalité, TotalEnergies mise sur un modèle d’« opérateur de portefeuille » plutôt que de bâtisseur d’infrastructures, un choix qui sécurise des volumes pour ses clients européens et asiatiques tout en réduisant l’exposition capitalistique et réputationnelle du groupe face aux controverses environnementales entourant le projet.
La décision finale d’investissement, désormais présentée comme imminente par TotalEnergies, sera l’échéance à surveiller pour mesurer si ce nouveau montage suffit à débloquer durablement le financement d’un projet dont l’histoire, marquée par les reports et les désengagements bancaires, invite à la prudence.
