Le fabricant grenoblois de matériaux semi-conducteurs a relevé le 2 septembre ses objectifs de croissance pour sa division Photonics-SOI, portée par la ruée mondiale sur les composants optiques des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle. Une performance boursière spectaculaire qui remet en lumière la position à la fois centrale et fragile de ce champion tricolore dans la chaîne d’approvisionnement mondiale des semi-conducteurs.
Une révision à la hausse spectaculaire
Dans un communiqué publié le 2 septembre depuis son siège de Bernin, près de Grenoble, Soitec a annoncé revoir nettement à la hausse ses prévisions pour le deuxième trimestre de son exercice 2026-2027 : la croissance attendue de son chiffre d’affaires passe d’environ 30 % à près de 50 % en glissement annuel, portée quasi exclusivement par sa division Photonics-SOI. Le groupe anticipe désormais un chiffre d’affaires trimestriel pour cette activité environ trois fois supérieur à celui du même trimestre de l’an dernier (25 millions de dollars), et un exercice complet 2026-2027 compris entre 2,5 et 3 fois celui de l’exercice précédent, soit plus de 100 millions de dollars.
L’entreprise justifie cette révision par une meilleure visibilité sur les besoins de ses clients à court terme et par la signature d’accords pluriannuels de réservation de capacités. Selon des informations relayées fin août par la presse financière, environ 80 % des dix contrats majeurs de réservation devaient être finalisés dans les jours suivants, incluant dépôts de garantie, prix fixes et partage obligatoire des données de stocks côté client — une politique contractuelle inhabituellement stricte que le PDG Laurent Rémont a justifiée par la nécessité de « trouver le bon équilibre entre la valeur que nous apportons et le prix que nous pouvons demander ». Le marché a salué l’annonce : le titre a bondi de 13 à 15 %, portant sa performance depuis janvier 2026 à plus de 380 %, dont environ 160 % sur les trois derniers mois.
Le composant discret qui irrigue les data centers IA
Le Photonics-SOI est un substrat en silicium sur isolant conçu pour la fabrication de circuits photoniques intégrés — des puces capables de transmettre des données par la lumière plutôt que par des signaux électriques. Cette technologie est de plus en plus recherchée par les fabricants d’équipements pour data centers, car elle permet de démultiplier les débits de connexion optique entre serveurs et accélérateurs de calcul (GPU), tout en limitant la consommation énergétique — un enjeu central alors que les clusters d’entraînement des grands modèles d’IA générative multiplient le nombre de puces interconnectées. Soitec avait dès mars 2025 mis en avant sa contribution à ces solutions de connectivité optique pour data centers IA, un marché en pleine accélération sous l’effet des investissements des hyperscalers américains et des projets de campus IA annoncés en France (Fos-sur-Mer, Bruyères-sous-Fismes, Grand Paris).
Fait notable pour un groupe de la taille de Soitec — environ 2 000 salariés et 600 millions d’euros de chiffre d’affaires sur l’exercice 2025-2026 — l’entreprise indique pouvoir répondre à cette demande sans construire de nouvelle usine avant 2029, en réaffectant des lignes existantes et en installant des équipements supplémentaires sur ses sites actuels en France et à Singapour.
Un actif stratégique pour l’Europe, entre dépendance et convoitises
Au-delà de la performance financière, l’épisode ravive un débat plus large sur la place de Soitec dans l’écosystème européen des semi-conducteurs. Né en 1992 d’un essaimage du CEA-Leti, le groupe détient une position quasi monopolistique sur certains segments : une plaque de silicium RF-SOI sur deux utilisée dans le monde pour fabriquer les filtres radiofréquence des smartphones proviendrait des usines de Bernin. Dans un contexte où l’Union européenne ne produit que 10 % environ des semi-conducteurs qu’elle consomme — d’où l’ambition du Chips Act européen de porter cette part à 20 % d’ici 2030 —, Soitec représente l’un des rares maillons de cette chaîne où l’Europe dispose d’une technologie brevetée et d’une production localisée.
Cette position stratégique n’est cependant pas sans fragilités. Le capital de Soitec a longtemps compté parmi ses actionnaires significatifs le fonds chinois NSIG Sunrise, filiale du groupe public National Silicon Industry Group, qui a détenu plus de 10 % du capital avant de réduire progressivement sa participation : le fonds est passé sous le seuil des 5 % fin avril 2026, ne détenant plus que 4,59 % du capital (7,25 % des droits de vote) au 30 avril, selon une déclaration de franchissement de seuil. Si cette participation capitalistique s’est réduite, l’accord de licence technologique liant Soitec à NSIG a lui été prolongé de dix ans en mars 2026 — un arrangement qui continue d’alimenter les interrogations sur les transferts de savoir-faire vers un concurrent asiatique soutenu par l’État chinois. Parallèlement, les États-Unis multiplient les incitations financières pour attirer une extension des capacités de production sur leur sol, tandis que Soitec peine, selon plusieurs analyses sectorielles, à obtenir en France les autorisations nécessaires à l’agrandissement de son site historique, freiné par des procédures administratives et des contestations locales — un paradoxe alors même que Bpifrance (10,35 % du capital) et CEA Investissement (7,31 %) figurent parmi ses actionnaires de référence, aux côtés de BlackRock.
À l’heure où la France et l’Europe cherchent à consolider leur souveraineté sur les briques technologiques critiques de l’intelligence artificielle — data centers, GPU, mais aussi composants d’interconnexion —, la trajectoire de Soitec illustre à la fois la capacité de l’écosystème français à produire des champions technologiques mondiaux et la vulnérabilité persistante de ces pépites face aux logiques d’attractivité internationale et aux intérêts capitalistiques étrangers.


