Le groupe français a présenté lundi 28 septembre 2026 sa stratégie et ses perspectives lors d’une journée investisseurs à New York. Derrière la promesse de rendements pour les actionnaires, une question de souveraineté : où seront créés, et où seront financés, les futurs relais de croissance d’un des tout premiers groupes énergétiques européens ?
Une trajectoire de croissance confirmée
TotalEnergies a réaffirmé lundi ses objectifs à l’horizon 2030 et les a prolongés jusqu’en 2035. Le groupe vise une croissance annuelle de 4 % de sa production d’énergie, tous vecteurs confondus (pétrole, gaz et électricité) d’ici 2030. Pour les seuls hydrocarbures, la progression moyenne dépasserait 3 % par an entre 2025 et 2030, puis la production amont se stabiliserait sur un plateau d’environ 3 millions de barils équivalent pétrole par jour jusqu’en 2035.
Le pilier électricité, lui, doit monter en puissance beaucoup plus vite : plus de 20 % de croissance annuelle de la production nette d’électricité, pour atteindre 100 à 120 TWh par an en 2030, soit environ 20 % du portefeuille énergétique. En 2035, cette part approcherait 25 %, avec un rythme de croissance de 10 à 12 TWh supplémentaires par an. Le groupe s’appuie pour cela sur des plateformes renouvelables et sur des capacités flexibles, notamment des centrales à gaz et du stockage par batteries, aux États-Unis comme en Europe.
Sur le plan climatique, TotalEnergies maintient une cible de réduction de 50 % de ses émissions de scopes 1 et 2 dans le pétrole et le gaz d’ici 2030 par rapport à 2015, et de 80 % de ses émissions de méthane d’ici 2030 ou plus tôt par rapport à 2020.
Des actionnaires davantage servis
C’est sur le volet financier que l’annonce a le plus retenu l’attention des marchés. La compagnie prévoit une hausse de son flux de trésorerie disponible d’environ 10 milliards de dollars entre 2025 et 2030, à prix constants, ce qui représente plus de 4 dollars par action. Elle s’engage à relever son dividende de plus de 5 % par an jusqu’en 2030 et à reverser au moins 40 % de son cash-flow aux actionnaires.
Le programme de rachats d’actions du quatrième trimestre 2026 est porté à 2,5 milliards de dollars, contre environ 1,5 milliard de dollars par trimestre récemment, selon les informations relayées par Boursorama. Un nouveau programme de 2 à 2,5 milliards de dollars est annoncé pour le premier trimestre 2027. Côté bilan, le ratio d’endettement (gearing) est attendu sous 10 % à la fin de 2026. Les investissements nets resteraient compris entre 14 et 17 milliards de dollars par an sur la période 2027-2032.
Les réactions d’analystes, rapportées par Option Finance, sont nuancées mais globalement favorables. RBC salue un « équilibre entre retour aux actionnaires et désendettement », Jefferies met en avant la « cohérence, la stabilité et la pérennité » de la stratégie, tandis qu’AlphaValue juge la politique de dividende « légèrement moins affirmée qu’en 2025 ». Le titre s’établissait à 80,67 euros en début de séance, en hausse de 0,85 %. BFM Bourse évoque de son côté une progression d’environ 45 % de l’action, sans que la période de référence soit précisée dans le titre de l’article consulté.
Un portefeuille de projets tourné vers l’étranger
La sécurisation de la production future repose sur des projets situés hors de France : le groupe cite la Namibie, le Nigeria, la Libye, la Malaisie, le Mozambique et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, avec des réserves prouvées supérieures à douze ans. Quelques jours plus tôt, la décision finale d’investissement sur la phase complète du champ gazier d’Absheron, en Azerbaïdjan, illustrait déjà cette logique de diversification géographique, en partenariat avec des acteurs publics et souverains étrangers.
Pour la France, l’enjeu est double. D’une part, TotalEnergies reste un instrument d’influence et d’approvisionnement pour un pays qui importe l’essentiel de ses hydrocarbures : disposer d’un opérateur national présent sur plusieurs bassins de production et sur le GNL contribue à la diversification des sources d’énergie, alors que les tensions sur les carburants et sur le détroit d’Ormuz ont marqué les semaines récentes. D’autre part, la trajectoire décrite place le centre de gravité des investissements de croissance, notamment dans l’électricité flexible, aux États-Unis autant qu’en Europe, ce qui pose la question de la part de valeur réellement créée et réinvestie sur le territoire national.
Le paradoxe d’une transition financée par les hydrocarbures
Le modèle décrit lundi assume une articulation assez nette : les revenus d’un amont pétrolier et gazier en croissance finançent à la fois la montée en puissance de l’électricité et un retour aux actionnaires renforcé. Autrement dit, la transition énergétique du groupe dépend, à court et moyen terme, du maintien de prix des hydrocarbures suffisamment élevés. Ce point est sensible : le conseil d’administration avait déjà réaffirmé sa confiance dans cette stratégie à deux piliers, pétrole et gaz d’un côté, électricité intégrée de l’autre, lors de la reconduction du PDG Patrick Pouyanné annoncée quelques jours plus tôt.
Pour un lecteur attaché à la souveraineté économique française, l’équation peut se résumer ainsi : un champion national solide financièrement, capable d’investir 14 à 17 milliards de dollars par an, mais dont une part croissante du capital est détenue par des investisseurs internationaux, et dont la croissance se fait majoritairement à l’étranger. L’atout est réel, en termes de poids diplomatique et de capacité de négociation avec les États producteurs. La vigilance porte sur la contrepartie : plus la rémunération de l’actionnaire pèse dans l’allocation du capital, moins il en reste pour des projets industriels domestiques à rendement plus lent.
Ce qu’il faudra surveiller
Trois éléments méritent un suivi dans les prochains mois : la réalisation effective des rachats d’actions du quatrième trimestre, la montée en puissance de la production d’électricité, qui sera le vrai test de crédibilité du deuxième pilier, et la sensibilité du plan aux prix du pétrole et du gaz si la conjoncture se retournait. Les résultats du troisième trimestre, attendus à l’automne, fourniront un premier point d’étape.
