Sommet Africa Forward : 23 milliards d’euros pour reconquérir le continent

Table des matières

Le sommet « Africa Forward », organisé les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi au Kenya, a débouché sur l’annonce par Emmanuel Macron de 23 milliards d’euros d’investissements en faveur de l’Afrique. Une enveloppe inédite, adossée à l’engagement de 14 milliards d’euros d’entreprises françaises, qui intervient dans un contexte de recul profond de l’influence française sur le continent et d’une concurrence sino-américaine de plus en plus structurée.

Un sommet Africa Forward pensé comme un acte de reconquête économique

Le choix de Nairobi n’est pas anodin. En organisant le premier sommet franco-africain en terre anglophone, Paris signale une rupture avec sa zone d’influence traditionnelle — l’Afrique de l’Ouest francophone — et une volonté d’élargir ses ancrages commerciaux à l’ensemble du continent. Ce pivot stratégique fait suite à une série de revers diplomatiques et sécuritaires sans précédent : les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont conduit à l’expulsion des troupes françaises, remplacées dans plusieurs cas par des éléments du groupe Wagner. Le Sénégal a, de son côté, exigé le départ de la dernière grande base militaire française en juillet 2025. Présenté comme un cadre de partenariat économique renouvelé, le sommet Africa Forward vise à refonder une relation franco-africaine sur des bases économiques plutôt que sécuritaires.

Les 23 milliards d’euros d’investissements, anatomie d’une enveloppe composite

L’enveloppe de 23 milliards d’euros annoncée par Emmanuel Macron se décompose en deux flux distincts. Le premier, à hauteur de 14 milliards d’euros, est porté par des entreprises françaises de toutes tailles — grands groupes, ETI et PME — et devrait générer selon les estimations plus de 250 000 emplois directs en France et en Afrique. Le second, inédit selon le président français, représente 9 milliards d’euros d’investissements d’entrepreneurs et d’investisseurs africains sur le continent, signe d’une mobilisation du capital domestique africain que Paris cherche à accompagner plutôt qu’à supplanter. Parmi les engagements déjà annoncés dès la veille du sommet figurait l’investissement de 700 millions d’euros de CMA CGM pour la modernisation d’un terminal du port kenyan de Mombasa — un signal fort de l’appétit des champions français pour les infrastructures logistiques africaines.

CMA CGM et TotalEnergies en pointe sur les marchés africains

La présence à Nairobi de dirigeants de TotalEnergies et d’Orange, aux côtés de l’industriel nigérian Aliko Dangote, illustre la dimension concrète et sectorielle de ce sommet. L’armateur marseillais CMA CGM, qui investit 700 millions d’euros dans le port de Mombasa, poursuit une stratégie d’ancrage sur les routes maritimes africaines cohérente avec son positionnement mondial. Dans un contexte de tensions persistantes sur les routes maritimes mondiales, l’Afrique de l’Est représente pour CMA CGM un hub logistique en croissance rapide, porté par la montée en puissance de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). TotalEnergies, dont l’exposition africaine en pétrole et gaz reste très significative, dispose quant à elle d’une présence opérationnelle dans plus d’une vingtaine de pays du continent.

La concurrence sino-américaine comme toile de fond de la reconquête française

Le sommet Africa Forward s’inscrit dans une compétition géoéconomique de plus en plus explicite. Macron lui-même a pointé la domination des solutions américaines et chinoises, appelant à une alliance stratégique France-Afrique fondée sur l’autonomie. Le Kenya illustre à lui seul les tensions de cette compétition : en 2025, Nairobi a résilié un contrat d’extension d’autoroute d’un milliard de dollars confié à un consortium mené par Vinci, pour le réattribuer à des entreprises chinoises. Ce glissement vers les opérateurs chinois — financés par des prêts d’État à des conditions souvent inégalées — constitue le principal défi auquel se heurtent les entreprises françaises sur le continent. Face à ce rouleau compresseur, Paris mise sur une offre différenciée : partenariats industriels de long terme, transferts de compétences, financement via l’Agence française de développement et ancrage dans la ZLECAf.

Africa Forward, levier d’une souveraineté économique partagée France-Afrique

Au-delà des annonces chiffrées, le sommet Africa Forward porte une ambition politique qui dépasse le cadre commercial classique. Macron a explicitement formulé l’objectif d’une autonomie stratégique commune à l’Europe et à l’Afrique, positionnant les deux continents comme partenaires face aux hégémonies américaine et chinoise. Cette rhétorique de la souveraineté partagée répond à une attente africaine réelle : de nombreux chefs d’État du continent cherchent à diversifier leurs partenariats pour ne pas dépendre d’un seul bloc. Elle sert aussi les intérêts français à long terme, en repositionnant les entreprises tricolores non plus comme des opérateurs post-coloniaux, mais comme des partenaires d’une industrialisation africaine endogène. Le président kenyan William Ruto, co-organisateur du sommet, doit porter les conclusions de Nairobi au prochain G7 d’Évian-les-Bains, que préside la France — un prolongement diplomatique qui confirme l’ampleur des enjeux portés par ce rendez-vous.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles