À l’approche de l’hiver 2026-2027, la France reconstitue ses réserves de gaz à un rythme soutenu. Selon les chiffres communiqués le 2 septembre par la Commission de régulation de l’énergie (CRE), le taux de remplissage des capacités de stockage souterrain atteint 71,3 %, contre 59 % un mois plus tôt — un gain de 12,3 points en quatre semaines. L’objectif national, fixé à 85 % avant le début de la saison de chauffe, devrait être atteint mi-octobre au rythme actuel de progression, de l’ordre de deux points par semaine.
De quoi rassurer ? Pas totalement, selon la présidente de la CRE elle-même. Interrogée sur la sécurité d’approvisionnement de l’hiver à venir, Emmanuelle Wargon a livré un satisfecit prudent : « On est complètement dépendant des marchés internationaux. Et c’est vrai qu’avec tout ce qui se passe, la guerre en Iran, forcément, ça fait monter les prix du gaz. » Sur la question de la disponibilité physique du gaz cet hiver, elle a ajouté : « On est évidemment toujours vigilant. »
Une dépendance structurelle aux marchés mondiaux
Le chiffre qui résume la fragilité française est connu, mais mérite d’être rappelé : le pays importe environ 95 % du gaz qu’il consomme. Contrairement à l’électricité, largement décarbonée et majoritairement produite sur le territoire national grâce au parc nucléaire, le gaz naturel place la France en position de preneur de prix sur des marchés mondiaux qu’elle ne contrôle pas.
L’approvisionnement repose sur deux canaux principaux. D’une part, les gazoducs en provenance de Norvège et d’Algérie (via le gazoduc Medgaz et des contrats de long terme), qui offrent une relative stabilité contractuelle. D’autre part, le gaz naturel liquéfié (GNL), acheminé par méthaniers et regazéifié dans les terminaux français — Dunkerque, Montoir-de-Bretagne, Fos-sur-Mer et, plus récemment, un terminal flottant au Havre. Ces infrastructures offrent une capacité cumulée de l’ordre de 30 milliards de mètres cubes par an, soit environ 70 % de la consommation nationale, mais leur alimentation dépend de cargaisons spot souvent disputées avec l’Asie.
Des prix sous tension depuis l’escalade au Moyen-Orient
Le contexte géopolitique pèse directement sur la facture. L’indice de référence européen TTF (Title Transfer Facility, coté sur la bourse néerlandaise) a atteint 75,33 €/MWh le 2 septembre, son plus haut niveau depuis janvier 2023, dans le sillage de l’escalade militaire entre les États-Unis et l’Iran et des craintes pesant sur le détroit d’Ormuz, point de passage d’environ 20 % du GNL mondial. Cette tension de marché s’est déjà traduite dans le tarif repère fixé par la CRE : au 1er septembre, le prix repère de vente du gaz (PRVG) a progressé de 5,6 %, pour s’établir à 172,05 €/MWh TTC — une hausse qui touche directement les quelque six millions de foyers français dont le contrat est indexé sur les prix de marché.
À cette tension conjoncturelle s’ajoute une contrainte structurelle à venir : l’interdiction des importations de GNL russe dans l’Union européenne, qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2027. Si cette mesure s’inscrit dans la stratégie de sevrage énergétique vis-à-vis de Moscou engagée depuis 2022, elle réduira mécaniquement l’offre disponible sur le marché européen, dans un contexte où la demande asiatique — Chine, Japon, Corée du Sud — continue de faire monter les enchères sur les cargaisons disponibles.
Trois scénarios pour l’hiver
Les analystes distinguent désormais plusieurs trajectoires possibles pour la saison de chauffe. Dans un scénario favorable — météo clémente et stabilisation géopolitique —, les stocks pourraient rester supérieurs à 50 % en fin d’hiver. Un scénario médian, avec un hiver de rigueur normale et des tensions internationales contenues, verrait les réserves redescendre vers 30-40 % en mars 2027. Le scénario le plus dégradé, combinant vague de froid prolongée et blocage effectif du détroit d’Ormuz, ferait chuter les stocks sous les 20 %, un seuil qui déclencherait des mécanismes d’urgence, dont l’interruption de livraisons à certains sites industriels grands consommateurs. L’économiste de l’énergie Thierry Bros anticipe, pour sa part, une nouvelle hausse des prix pouvant atteindre 10 % au premier trimestre 2027.
L’enjeu de souveraineté derrière la mécanique tarifaire
Au-delà de la seule facture des ménages, cette séquence illustre une limite structurelle de la politique énergétique française : le stockage souterrain, opéré principalement par Storengy (filiale d’Engie), constitue un amortisseur efficace contre les pics de demande hivernaux, mais ne règle pas la question de la dépendance aux flux internationaux de gaz. Contrairement à l’électricité, où le parc nucléaire donne à la France une marge de manœuvre inédite en Europe, le gaz naturel reste un point de vulnérabilité stratégique, exposé aux arbitrages géopolitiques d’acteurs extérieurs — de Washington à Téhéran en passant par les traders asiatiques du GNL.
Le rendez-vous à surveiller est double : l’atteinte, ou non, de l’objectif de 85 % de remplissage mi-octobre, et la trajectoire des prix au premier trimestre 2027, alors que l’interdiction du GNL russe entrera en vigueur au moment même où la demande hivernale sera à son pic.
