Le Danemark a officiellement finalisé, le 1er septembre 2026, la commande de seize chasseurs-bombardiers F-35A supplémentaires, portant sa flotte totale à 43 appareils. L’annonce intervient alors que le programme initial, lancé en 2017, traverse une crise de confiance budgétaire qui illustre, au-delà du seul cas danois, la dépendance croissante des armées européennes envers l’industrie de défense américaine.
Une facture qui s’alourdit depuis dix ans
La commande initiale de 27 F-35A, décidée en 2017, avait été chiffrée à 57,1 milliards de couronnes danoises (environ 7,6 milliards d’euros) sur trente ans, incluant l’achat des appareils et leur exploitation. Un audit du Rigsrevisionen, la Cour des comptes danoise, publié le 8 juin 2026, a révélé que ce coût de cycle de vie atteindra en réalité 71,2 milliards de couronnes, soit un dérapage d’environ 14 milliards de couronnes — près de 1,9 milliard d’euros, ou un surcoût moyen de 70 millions d’euros par appareil.
L’audit pointe un manquement plus grave encore que le dépassement lui-même : selon le Rigsrevisionen, le ministère de la Défense danois disposait depuis près de dix ans d’informations indiquant que les coûts réels dépasseraient largement l’estimation initiale, mais a maintenu cette dernière face au Parlement jusqu’en janvier 2026. La Cour des comptes qualifie cette rétention d’information de « très insatisfaisante ». Le rapport souligne en outre que la nouvelle estimation ne provisionne aucune réserve pour imprévus, alors que d’autres programmes d’armement danois récents — comme les canons automoteurs ATMOS 2000 — ont connu des retards de six à dix-huit mois, signe de fragilités récurrentes dans la conduite des grands programmes d’acquisition à Copenhague.
Le pays a déjà réceptionné 23 des 27 appareils commandés initialement ; les quatre derniers sont attendus d’ici début 2027. C’est dans ce contexte que Copenhague a choisi, plutôt que d’infléchir sa trajectoire, de confirmer et d’élargir sa commande avec seize unités supplémentaires — une décision entérinée le 1er septembre, après une intention annoncée dès octobre 2025.
Une dépendance qui dépasse la question du prix
Au-delà de l’aspect budgétaire, le cas danois relance un débat plus structurel sur la souveraineté opérationnelle des pays européens équipés de F-35. L’appareil de Lockheed Martin repose sur une architecture numérique centralisée : le système ODIN, qui gère la maintenance et la planification des missions, télécharge ses mises à jour logicielles et ses bibliothèques de menaces depuis des serveurs américains, notamment le centre d’Eglin, en Floride. Sans cet accès, certaines capacités opérationnelles de l’appareil se dégradent progressivement.
La chaîne logistique des pièces détachées est elle aussi arbitrée depuis Washington, qui priorise leur distribution selon ses propres besoins — un mécanisme régulièrement cité pour expliquer des délais de maintenance élevés et des coûts d’exploitation qui dépassent largement ceux des appareils européens : plusieurs analyses évoquent un coût par heure de vol du F-35 environ deux fois supérieur à celui d’un Rafale. Enfin, l’intégration de nouveaux armements ou de profils de mission spécifiques reste une prérogative du Pentagone et de Lockheed Martin, plaçant les états-majors européens en position de dépendance technologique et doctrinale, sans réelle marge de manœuvre pour faire évoluer l’appareil selon leurs propres priorités stratégiques.
Treize pays européens ont aujourd’hui fait le choix du F-35, pour plusieurs décennies d’exploitation. Le Danemark, comme le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique, l’Italie ou l’Allemagne, s’inscrit dans cette dynamique, alors même que des alternatives européennes existaient sur le marché — le Rafale français ou le Gripen suédois, tous deux dotés d’une autonomie industrielle et logicielle bien supérieure.
L’angle mort de la souveraineté industrielle française
Ce dossier fait écho, en creux, à la stratégie française. Paris a fait de l’autonomie stratégique un axe constant de sa doctrine d’exportation d’armement, mettant en avant le Rafale et, plus récemment, les frégates de défense et d’intervention (FDI) de Naval Group — dont la Suède a confirmé l’achat fin août pour 4,3 milliards d’euros, en conservant la maîtrise d’intégration de ses propres systèmes nationaux. C’est précisément l’argument que Paris oppose à ses partenaires européens tentés par le matériel américain : contrairement au F-35, les équipements français n’imposent ni dépendance logicielle post-vente, ni arbitrage étranger sur la chaîne de maintenance.
Mais l’épisode danois montre les limites de ce plaidoyer face aux réalités du marché : interopérabilité avec les forces américaines au sein de l’OTAN, poids des accords politiques antérieurs, et coûts d’entrée déjà engagés qui rendent toute bifurcation coûteuse une fois le programme lancé. Pour l’industrie de défense française, chaque commande de F-35 supplémentaire en Europe — comme celle du Danemark le 1er septembre — referme un peu plus une fenêtre d’opportunité commerciale, tout en confirmant, sur le temps long, le bien-fondé de l’argumentaire souverainiste que Paris continue de porter auprès des autres capitales européennes.
