Dans Erreur sur la marchandise, le philosophe Amine Messal propose une thèse singulière : la crise actuelle du libéralisme ne serait pas le produit de ses principes originels, mais au contraire leur trahison. À rebours d’une critique classique venant de la gauche radicale, l’auteur entend mener une critique libérale du néolibéralisme, en revenant aux racines intellectuelles du libéralisme politique.
Un libéralisme dévoyé par le néolibéralisme
L’un des apports majeurs du livre consiste à distinguer deux traditions souvent confondues dans le débat public : le libéralisme classique et le néolibéralisme contemporain. Selon Amine Messal, le premier s’inscrivait dans l’héritage des Lumières et visait à limiter l’arbitraire du pouvoir politique, religieux ou social, en instituant des contre-pouvoirs et des droits fondamentaux.
Le néolibéralisme, tel qu’il s’est imposé depuis plusieurs décennies, serait au contraire marqué par une réduction de la liberté à sa seule dimension économique. Dans cette perspective, la logique du marché tend à s’étendre à toutes les sphères de la vie sociale, au point d’éclipser les autres dimensions de la liberté humaine.
L’auteur insiste également sur la mutation récente de ce courant, qu’il voit glisser vers un libertarianisme radical, incarné selon lui par certaines figures de la tech et de la finance internationale. Cette évolution conduirait paradoxalement à un affaiblissement des libertés concrètes, au profit d’acteurs économiques devenus dominants.
Une critique qui passe par l’histoire des idées
Le livre s’appuie largement sur l’histoire intellectuelle pour soutenir sa démonstration. Amine Messal mobilise les penseurs libéraux des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles afin de montrer que le projet originel du libéralisme n’était pas de sanctuariser le marché, mais d’empêcher toute forme de domination arbitraire.
Dans cette lecture, la défense des libertés individuelles impliquait aussi une vigilance à l’égard des concentrations de pouvoir, qu’elles soient politiques ou économiques. Le néolibéralisme apparaîtrait ainsi comme une réinterprétation partielle et déformée de cet héritage.
Cette approche permet à l’auteur de renverser une accusation fréquente : selon lui, ce ne sont pas les critiques du capitalisme qui menacent la liberté, mais plutôt certaines formes contemporaines de libéralisme économique qui fragilisent les contre-pouvoirs.
Un essai stimulant mais parfois polémique
Erreur sur la marchandise se distingue par sa volonté de dépasser les clivages idéologiques habituels. En se réclamant d’un libéralisme politique exigeant tout en critiquant la domination du marché, Amine Messal tente de réouvrir un espace de débat souvent réduit à une opposition simpliste entre « pro » et « anti » capitalisme.
Le livre n’échappe toutefois pas à une certaine dimension polémique. Certaines figures contemporaines du libertarianisme sont convoquées de manière parfois rapide, et l’analyse économique reste moins développée que la réflexion philosophique.
Malgré ces limites, l’ouvrage offre une contribution intéressante aux débats actuels sur l’avenir du libéralisme et la place du marché dans nos sociétés.
Une réflexion utile sur la liberté et le pouvoir
Au final, Erreur sur la marchandise constitue un essai accessible et stimulant, qui invite à repenser la relation entre liberté politique et économie de marché. En distinguant clairement le libéralisme de ses interprétations contemporaines, Amine Messal propose une grille de lecture originale pour comprendre les tensions idéologiques de notre époque.
Dans un moment où la critique du capitalisme et celle du libéralisme se confondent souvent dans le débat public, l’ouvrage a le mérite de rappeler que la question centrale reste celle de l’équilibre entre liberté, pouvoir et contre-pouvoirs.
