Le concepteur français de puces a publié ses résultats du premier semestre 2026 le 24 septembre. Chiffre d’affaires en hausse de 58 %, retour à un résultat net positif, mais une trésorerie qui reste mince : l’équation d’un champion en devenir.
Dans un secteur où les États-Unis et l’Asie concentrent l’essentiel des capacités de conception et de production de semi-conducteurs, la publication semestrielle de Kalray, société française cotée sur Euronext Growth Paris (code ALKAL), est un signal à lire de près. Le groupe, spécialisé dans les processeurs massivement parallèles destinés aux centres de données, à l’intelligence artificielle, aux télécoms, au spatial et à la défense, a annoncé le 24 septembre 2026 un chiffre d’affaires semestriel de 8,5 millions d’euros, contre 5,4 millions un an plus tôt, soit une progression de 58 %.
Un semestre de bascule
Les chiffres publiés dessinent un net redressement. Le résultat net du premier semestre s’établit à 776 000 euros, alors que Kalray affichait une perte de 2,115 millions d’euros au premier semestre 2025. L’EBITDA atteint 5,123 millions d’euros, contre 253 000 euros un an auparavant. Les charges opérationnelles reculent de 13,195 à 8,481 millions d’euros, et la capacité d’autofinancement passe de 813 000 euros à 4,635 millions d’euros.
Il faut toutefois lire ces données avec nuance. Le résultat d’exploitation reste négatif, à moins 1,361 million d’euros, et les produits d’exploitation totaux, à 13,710 millions d’euros, sont légèrement inférieurs à ceux du premier semestre 2025 (14,489 millions d’euros). L’écart entre le chiffre d’affaires et ces produits totaux montre que l’amélioration tient aussi à d’autres composantes que les seules ventes. Le communiqué ne détaille pas ici cette répartition, ce qui invite à la prudence dans l’interprétation de la rentabilité.
Éric Baissus, président de Kalray, résume la séquence : « Les résultats confirment la transformation engagée depuis plusieurs mois. » Le groupe confirme une croissance à deux chiffres de son chiffre d’affaires en 2026 et une nouvelle amélioration de l’EBITDA.
Une trésorerie encore fragile
Au 30 juin 2026, la trésorerie disponible s’élevait à 2,179 millions d’euros, contre 2,952 millions à la fin de 2025. Les capitaux propres atteignent 33,674 millions d’euros. Les dettes fournisseurs diminuent de 11,173 à 8,631 millions d’euros et les emprunts financiers de 2,979 à 2,448 millions d’euros.
Pour une entreprise de conception de puces, dont les cycles de développement sont longs et coûteux, un coussin de trésorerie de cet ordre reste étroit. Le redressement du semestre repose donc en grande partie sur la capacité de Kalray à transformer ses contrats récents en flux de trésorerie réels.
Deux contrats stratégiques et un actionnaire européen
Deux accords structurent la trajectoire annoncée. Le premier a été conclu en juillet 2026 avec Bull : une licence sur la technologie « Networking Engine » de Kalray, pour un potentiel d’environ 12 millions d’euros sur 18 mois, auxquels s’ajouteraient des royalties liées à la commercialisation à partir de 2028. Le second prolonge la collaboration avec Openchip dans l’IA et le calcul haute performance, pour un potentiel d’environ 5 millions d’euros sur 12 mois.
Openchip est d’ailleurs devenu actionnaire de Kalray. Le 31 juillet 2026, la société a annoncé avoir exercé la totalité de ses bons de souscription d’actions, ce qui s’est traduit par l’émission de 2 881 577 actions nouvelles, soit environ 15 % du capital sur une base diluée au 30 juin 2026. Cette opération découle d’un accord stratégique signé entre les deux groupes le 22 mai 2025. Openchip a été fondée par le Barcelona Supercomputing Center et GTD Software Engineering et développe des accélérateurs fondés sur l’architecture RISC-V pour l’infrastructure d’IA et de calcul haute performance, avec pour objectif affiché de renforcer la souveraineté numérique européenne.
La lecture souveraineté : un rapprochement franco-espagnol plutôt que national
L’angle stratégique est double. D’un côté, l’entrée d’un partenaire européen au capital, adossé à un centre de recherche public reconnu, ancre Kalray dans un écosystème continental de processeurs alternatifs aux architectures dominantes. Le choix de RISC-V, architecture ouverte, s’inscrit dans la volonté européenne de réduire la dépendance aux jeux d’instructions propriétaires.
De l’autre, cette dynamique illustre aussi une réalité : le financement et le développement de ce type de champion se font désormais à l’échelle européenne, et non plus seulement française. Un actionnaire à 15 % est un partenaire industriel, pas un contrôle, mais il pèse dans la gouvernance d’une société dont les capitaux propres restent modestes. La licence accordée à Bull, filiale du groupe Atos, montre en parallèle que Kalray commence à monétiser sa propriété intellectuelle auprès d’un intégrateur français, ce qui préserve la maîtrise nationale d’une brique technologique de mise en réseau.
Reste la question de l’échelle. Avec 8,5 millions d’euros de chiffre d’affaires semestriel, Kalray évolue dans un marché où les investissements des acteurs américains se comptent en milliards. Le potentiel cumulé de 17 millions d’euros associé aux deux contrats de l’été, sur douze à dix-huit mois, améliore la visibilité mais ne change pas, à lui seul, le rapport de forces.
Ce qu’il faut surveiller
Trois éléments détermineront si ce semestre est un point d’inflexion. D’abord, la conversion effective des contrats Bull et Openchip en chiffre d’affaires reconnu et en trésorerie. Ensuite, la capacité du groupe à financer sa croissance sans dilution excessive alors que sa trésorerie reste limitée. Enfin, l’émergence de commandes récurrentes dans les centres de données et la défense, les débouchés les plus porteurs pour un processeur souverain. Les prochains points d’étape, notamment le chiffre d’affaires du quatrième trimestre et les résultats annuels, permettront de vérifier si le redressement se confirme.
