Dans un Ehpad du Tarn-et-Garonne, sept résidents atteints de la maladie d’Alzheimer reçoivent chaque semaine un appel téléphonique pas tout à fait comme les autres. À l’autre bout du fil, une voix chaleureuse évoque leurs souvenirs, leurs proches, leurs passions d’antan. Ce n’est pas un bénévole ni un soignant, mais Livana, une intelligence artificielle conversationnelle développée par une jeune entreprise française. Révélée le 19 septembre par une dépêche largement reprise dans la presse, cette expérimentation illustre l’émergence, encore balbutiante, d’une filière française de la « silver tech », appelée à se développer dans un marché mondial en expansion et porteur d’enjeux de souveraineté numérique.
Un secteur sous tension démographique
La France compte environ 1,4 million de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou d’une maladie apparentée, selon les estimations de France Alzheimer et d’Alzheimer Europe. Ce chiffre pourrait atteindre 2,2 millions d’ici 2050, sous l’effet du vieillissement de la population. Dans le même temps, le secteur médico-social peine à recruter : selon les données de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) et de la Drees, le taux de postes vacants dans les établissements sociaux et médico-sociaux est passé de 2,1 % en 2017 à 4,5 % en 2023, et France Travail recensait cette année plus de 322 000 offres d’emploi dans les métiers du soin, de l’aide et de l’accompagnement à la personne. La Fédération hospitalière de France réclame la création de 100 000 postes supplémentaires sur dix ans pour faire face à ce déficit structurel.
C’est dans ce contexte que des solutions technologiques, robots compagnons, IA conversationnelles ou capteurs, se développent pour soulager les équipes soignantes sans s’y substituer. À l’Ehpad de la Septfontoise, l’expérimentation de Livana s’inscrit dans un partenariat avec le Broca Living Lab, laboratoire de recherche de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) dirigé par la Dr Maribel Pino. Selon l’équipe de recherche, l’objectif n’est pas de remplacer le lien humain mais de lutter contre l’isolement et l’agitation de certains résidents, en particulier lorsque le personnel soignant est en sous-effectif.
Une jeune pousse française encore à ses débuts
Livana Connect a été fondée en novembre 2024 à Charleville-Mézières par Nicolas Raulin. La société, immatriculée sous forme de SAS, reste à ce jour une structure très légère, sans salarié déclaré selon les registres officiels, et l’expérimentation en cours ne concerne qu’une poignée de résidents parmi les vingt-neuf que compte l’établissement. Son fonctionnement repose sur un scénario en trois temps : un soignant déclenche l’appel via une application, l’IA engage une conversation personnalisée à partir de l’histoire de vie du résident, puis une psychologue supervise les échanges et ajuste les prochains appels grâce à un outil baptisé « Livana Copilot ». L’entreprise met en avant l’absence de conservation des enregistrements audio et un hébergement des données en France, conforme au RGPD.
Livana n’est pas seule sur ce créneau naissant. La presse cite également Miroki, robot humanoïde à écran facial, ou encore Nao, robot déjà utilisé de longue date dans certains établissements. Mais la référence internationale reste japonaise : Paro, peluche robotisée en forme de phoque équipée de capteurs et d’intelligence artificielle, commercialisée depuis le début des années 2000 et aujourd’hui déployée dans plusieurs pays, y compris en France.
L’enjeu d’une filière française du bien vieillir
Le marché français du grand âge, qui recouvre l’hébergement, les services à domicile et les technologies d’accompagnement, pèse plusieurs dizaines de milliards d’euros et devrait continuer de croître avec le vieillissement de la population. Pour l’heure, le segment spécifique de l’IA compagnon reste dominé par des acteurs étrangers, à commencer par le Japon, pionnier historique de la robotique d’assistance aux personnes âgées. L’émergence de projets français, aussi modestes soient-ils à ce stade, pose la question de la capacité du pays à construire une filière technologique nationale sur un segment appelé à devenir stratégique : celui des technologies de santé et d’accompagnement du grand âge, où l’hébergement souverain de données de santé, particulièrement sensibles, constitue un argument commercial autant qu’un impératif réglementaire.
Cette dynamique s’inscrit plus largement dans les efforts engagés depuis 2023 via le plan France 2030 pour développer une filière robotique nationale, dans l’industrie comme dans les usages civils, avec déjà plusieurs dizaines de millions d’euros mobilisés pour soutenir des projets combinant intelligence artificielle et robotique appliquées à des besoins concrets. Reste à savoir si des initiatives comme celle de Livana, aujourd’hui expérimentale, parviendront à passer le cap du déploiement à grande échelle, condition indispensable pour transformer un pilote local en filière industrielle capable de peser face à la concurrence internationale.
Les chercheurs associés au projet rappellent toutefois la limite de l’exercice : « la robotique ne doit pas être pensée comme un outil de remplacement » du lien humain, insistent les équipes du Broca Living Lab, pour qui l’enjeu reste avant tout éthique avant d’être industriel.


