La start-up parisienne Greenly a annoncé le 10 septembre l’acquisition de la société suédoise Normative, créant ainsi l’un des plus grands éditeurs mondiaux de logiciels de comptabilité carbone. L’opération, structurée par échange d’actions, illustre la capacité d’une jeune entreprise française à piloter la consolidation d’un marché stratégique plutôt que de la subir, à un moment où la réglementation européenne sur le reporting climatique se redéfinit en profondeur.
Un rapprochement entre deux pionniers européens
Fondée en 2019 par Alexis Normand et Arnaud Delubac, Greenly s’est imposée en quelques années comme l’un des logiciels de référence pour mesurer, réduire et rapporter les émissions de gaz à effet de serre des entreprises, avec une attention particulière portée aux émissions dites de « scope 3 », les plus difficiles à quantifier car issues de la chaîne de valeur entière d’une organisation. La société revendique aujourd’hui plus de 2 000 clients, parmi lesquels Veolia, Stellantis, HSBC, Sony ou encore Fnac Darty, pour un chiffre d’affaires récurrent annuel (ARR) d’environ 20 millions d’euros. Elle a levé au total près de 75 millions d’euros, dont 52 millions de dollars lors d’un tour de table mené en 2024 par Fidelity International Strategic Ventures, aux côtés d’EIP, XAnge et 7Ridge.
Normative, de son côté, a été fondée à Stockholm en 2014 par Kristian Rönn, Adam Wamai Egesa et Robin Undall-Behrend. Reconnue pour la rigueur scientifique de sa méthodologie de calcul, l’entreprise suédoise compte parmi ses clients Vodafone, Hitachi ou Flying Tiger, emploie environ 170 personnes et génère un ARR de l’ordre de 11 millions d’euros. Elle avait réuni plus de 40 millions d’euros auprès d’investisseurs tels que Blume Equity, ETF Partners (Horizons) et 2150.
Selon les termes de l’accord, les actionnaires de Normative, dont ces trois fonds, entrent au capital de Greenly via un échange de titres. Les modalités financières précises restent non communiquées officiellement, bien que des documents déposés auprès du registre du commerce français évoquent un montant de l’ordre de 64 millions d’euros. Les deux marques seront conservées, une décision présentée comme un moyen d’éviter les échecs d’intégration qui ont marqué d’autres rapprochements du secteur.
Un marché de la conformité climatique en pleine recomposition
À l’issue de l’opération, le nouvel ensemble revendique plus de 30 millions d’euros d’ARR combiné, avec un objectif affiché de 50 millions d’euros sous trois ans, et plus de 4 000 clients répartis dans une trentaine de pays. La répartition géographique du chiffre d’affaires reste marquée par le poids du Royaume-Uni (environ 30 %), suivi de la France (25 %) et des États-Unis (20 %).
Ce rapprochement intervient dans un contexte réglementaire mouvant. La directive européenne dite Omnibus I, entrée en vigueur le 18 mars 2026, a sensiblement relevé les seuils d’application de la directive CSRD sur le reporting de durabilité, ramenant à environ 1 000 le nombre d’entreprises directement soumises à l’obligation de publication, contre plusieurs dizaines de milliers initialement envisagées. Ce recalibrage, pensé à Bruxelles comme une simplification administrative pour alléger la charge des PME et ETI, a paradoxalement resserré le marché adressable des éditeurs de logiciels de conformité climatique, poussant plusieurs d’entre eux à chercher une taille critique par croissance externe. L’année 2026 a ainsi vu se multiplier les rachats dans ce secteur encore jeune, avec notamment les opérations autour d’Optera, Minimum ou Plan A.
Pour Greenly et Normative, l’enjeu affiché est de couvrir l’ensemble des besoins de mesure d’émissions, du scope 1 au scope 3, en passant par l’analyse de cycle de vie des produits, tout en répondant simultanément à plusieurs référentiels de conformité, qu’il s’agisse de la CSRD européenne, des normes IFRS, des exigences de la SEC américaine ou des objectifs scientifiques validés par la SBTi. L’entreprise combinée doit également viser une meilleure implantation en Allemagne et développer de nouveaux segments, notamment le textile et l’agroalimentaire, tout en visant la profitabilité mesurée par la règle dite « des 40 », très suivie dans l’univers du logiciel en abonnement.
Un enjeu de souveraineté logicielle et climatique
Au-delà de la mécanique financière de l’opération, ce rachat illustre un mouvement plus large : celui d’une entreprise française prenant l’initiative de la consolidation d’un segment stratégique du logiciel de conformité, plutôt que de se laisser absorber par un acteur nord-américain ou par les suites de gestion déjà déployées par les grands éditeurs américains, à commencer par les modules de durabilité intégrés aux plateformes de Microsoft ou de Salesforce. En rachetant un concurrent scandinave reconnu pour sa rigueur scientifique, Greenly cherche à constituer un acteur européen de taille mondiale sur un marché où la donnée environnementale des entreprises, de plus en plus scrutée par les régulateurs, les investisseurs et les donneurs d’ordre, devient elle-même un enjeu de souveraineté.
Le maintien de la marque Normative et de ses équipes suédoises, plutôt qu’une intégration complète sous bannière française, dessine un modèle de consolidation européenne par alliance plutôt que par absorption pure, à surveiller alors que le secteur du logiciel climatique devrait continuer à se restructurer dans les mois qui viennent, sous l’effet conjugué de la pression concurrentielle américaine et du recalibrage réglementaire européen.
