Deux fleurons de la presse scientifique française changent de mains pour la seconde fois en moins d’un an. Le groupe Unify (ex Reworld Media), coté à Paris, a annoncé le 10 septembre être entré en négociations exclusives pour racheter les titres Sciences et Avenir et La Recherche, ainsi que leurs déclinaisons numériques et hors média, jusqu’ici détenus par LVMH. L’opération, si elle se concrétise, referme un chapitre ouvert en janvier par le géant du luxe et relance la question de la stabilité économique de la diffusion de la culture scientifique en France.
Un rachat éclair par LVMH, déjà remis en cause
L’histoire commence en janvier 2026, lorsque LVMH prend le contrôle total des Éditions Croque Futur, éditrice de Challenges, Sciences et Avenir et La Recherche. Le groupe de Bernard Arnault, qui détenait déjà 40 % du capital depuis 2020, rachète les parts de Claude Perdriel, figure de la presse française retirée des affaires à 99 ans après soixante ans passés dans le secteur, pour un euro symbolique. LVMH justifie alors l’opération par la volonté de « dynamiser le développement et la diffusion » des trois titres, en particulier sur le numérique, et de contribuer à leur pérennité, tout en affichant un engagement en faveur de « la promotion d’une information de qualité et de la culture scientifique ».
Les rédactions accueillent l’annonce avec une inquiétude marquée. Dès novembre 2025, quatre syndicats de journalistes alertent sur le sort des 135 salariés concernés et sur le maintien de la charte éditoriale de Challenges, un document que les rédactions jugent constitutif d’un « actif immatériel et intangible » de l’entreprise. Selon leur communiqué, le représentant de Bernard Arnault, Nicolas Beytout, aurait écarté à plusieurs reprises l’idée que cette charte puisse continuer à s’appliquer après la cession. Pour Sciences et Avenir et La Recherche, les discussions sur une garantie équivalente n’aboutissent pas, et les syndicats redoutent qu’elle soit purement abandonnée. Leur texte pointe plus largement « la prise de contrôle par une poignée de grandes fortunes d’un nombre croissant de rédactions », un phénomène qu’ils jugent porteur de risques pour l’indépendance de l’information en France.
Un revirement en quatre mois
L’inquiétude s’avère en partie prémonitoire, mais pas dans le sens attendu : dès le 6 mai 2026, soit quatre mois seulement après avoir finalisé le rachat, les représentants du personnel de Croque Futur révèlent que LVMH souhaite déjà se séparer de Sciences et Avenir et La Recherche. Ce revirement rapide illustre la difficulté du secteur de la presse magazine à trouver un modèle économique stable, y compris pour un actionnaire disposant de moyens financiers considérables.
C’est dans ce contexte que le groupe Unify, ex Reworld Media, se positionne. L’entreprise, fondée par Pascal Chevalier et Grégoire Lucchini et cotée sur Euronext Paris, a pris sa nouvelle identité en juin 2026 pour fédérer ses activités technologiques, médias, événementielles et de formation. Elle explique vouloir « consolider son pôle scientifique », qui comprend déjà le magazine Science & Vie, en misant sur « la complémentarité des positionnements éditoriaux et des audiences » des trois marques. L’opération porterait sur des titres à l’audience significative : Sciences et Avenir, fondé en 1947, revendique près de deux millions de lecteurs, plus d’1,2 million de visiteurs numériques mensuels, 2,4 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux et une diffusion payante d’environ 168 610 exemplaires ; La Recherche, publication trimestrielle destinée aux chercheurs et universitaires, compte plus de 10 000 abonnés.
Aucun montant n’a été communiqué à ce stade, et l’opération reste conditionnée, selon le communiqué d’Unify Group publié via Actusnews, à l’information et à la consultation préalable des instances représentatives du personnel concernées.
Un enjeu de souveraineté informationnelle
Au-delà du feuilleton capitalistique, cette séquence interroge la capacité de la France à garantir, dans la durée, la diffusion indépendante et fiable de sa culture scientifique. Trois changements de contrôle en moins d’un an, entre un fondateur historique, un conglomérat du luxe et un groupe média coté, traduisent la fragilité d’un secteur pourtant stratégique : à l’heure où la désinformation scientifique circule massivement en ligne et où la France investit dans l’intelligence artificielle, la santé ou l’énergie, la solidité des médias capables de vulgariser et de contextualiser ces sujets pour le grand public n’est pas un détail.
Le maintien des deux titres sous pavillon français, avec un actionnaire spécialisé dans les médias plutôt qu’un conglomérat généraliste, peut être lu comme un facteur de stabilisation : Unify Group ambitionne de constituer un pôle scientifique cohérent autour de Science & Vie, avec une logique industrielle a priori plus proche du métier que celle de LVMH. Mais le modèle de croissance du groupe, construit sur l’intégration à grande échelle de marques rachetées et sur une forte optimisation numérique des contenus, ne dissipe pas entièrement les inquiétudes des rédactions sur la préservation d’une charte éditoriale et d’une rigueur journalistique propres à des titres scientifiques de référence.
Les prochaines semaines, marquées par la consultation des représentants du personnel, diront si ce troisième changement de propriétaire s’accompagne enfin de garanties durables pour les rédactions de Sciences et Avenir et de La Recherche.
