La France vient de franchir une étape supplémentaire dans sa reconquête industrielle sur les terres rares. Le groupe français Carester, pilote du futur site de séparation et de recyclage Caremag à Lacq (Pyrénées-Atlantiques), a signé le 3 septembre un accord stratégique avec l’australien Lindian Resources portant sur l’approvisionnement en terres rares lourdes extraites au Malawi. Une opération qui illustre la stratégie française de diversification des sources d’approvisionnement, seul moyen crédible de desserrer l’étau chinois sur ces matériaux devenus indispensables à l’électrification et à la défense.
Un double accord entre la France et l’Australie
L’accord signé entre Carester et Lindian Resources se compose de deux volets distincts. Le premier est un contrat de services technologiques et d’ingénierie, par lequel Carester met son savoir-faire de séparation chimique au service du développement du site minier de Kangankunde, au Malawi. Le second est un accord d’approvisionnement de long terme, d’une durée initiale de dix ans, assorti de deux options d’extension de cinq ans chacune, ce qui pourrait porter la durée totale du partenariat à vingt ans.
Aux termes de cet accord, Carester s’engage à acheter 70 % de la production de composé mixte de terres rares lourdes du site, ainsi qu’un droit de préemption sur 70 % de la production de carbonate mixte de terres rares lourdes (MHREC). Robert Martin, président exécutif de Lindian Resources, a salué dans un communiqué « une étape significative » dans la stratégie du groupe australien pour se rapprocher de l’aval de la chaîne de valeur et diversifier ses débouchés commerciaux.
Une chaîne d’approvisionnement qui traverse trois continents
Le montage industriel est complexe et révélateur des recompositions en cours dans le secteur. Les concentrés de monazite extraits à Kangankunde seront d’abord acheminés vers un complexe de traitement au Kazakhstan, à Stepnogorsk, avant que les oxydes de terres rares lourdes qui en résultent ne soient expédiés vers l’usine Caremag de Lacq pour la séparation finale. Carester vise l’achèvement d’une étude de faisabilité définitive pour une installation de séparation d’oxydes d’une capacité de 8 000 tonnes par an au Kazakhstan d’ici au quatrième trimestre 2026.
Cette architecture en trois étapes, Afrique australe pour l’extraction, Asie centrale pour le traitement intermédiaire, France pour la séparation finale, illustre la difficulté à reconstituer une chaîne de valeur entièrement souveraine sur ces matériaux critiques. Elle montre aussi que la France choisit, à ce stade, de sécuriser des approvisionnements diversifiés plutôt que de viser une autonomie complète, jugée hors de portée à court terme.
Le site de Lacq, pièce maîtresse du plan national
Caremag doit devenir la première usine européenne de séparation et de recyclage de terres rares lourdes, avec un objectif de production annuelle d’environ 600 tonnes d’oxydes de dysprosium et de terbium, soit près de 15 % de la production mondiale actuelle. Sa mise en service industrielle est attendue en 2027. Le financement total du projet s’élève à 216 millions d’euros, dont 106 millions apportés par l’État français sous forme de subventions, d’avances remboursables et de crédits d’impôt liés à l’industrie verte, le solde étant assuré par des partenaires japonais, l’organisme public Jogmec et le groupe Iwatani.
Ce site s’inscrit dans le plan national de résilience « terres rares et aimants permanents » présenté début mai par le gouvernement, doté de 180 millions d’euros de financement public pour un total de 600 millions d’euros d’investissements mobilisés, avec Lacq comme site pilote aux côtés de projets à La Rochelle et à Grenoble. Les objectifs affichés à l’horizon 2030 sont ambitieux : couvrir 10 % de la demande mondiale de terres rares lourdes, soit plus de dix fois les besoins français, fournir 25 % des besoins européens en terres rares légères, produire 10 % des alliages nécessaires à l’industrie européenne et couvrir la moitié des besoins européens en aimants permanents au néodyme-fer-bore grâce au recyclage. La demande européenne en aimants permanents pourrait atteindre 45 000 tonnes par an d’ici 2030, portée par l’essor des véhicules électriques et des énergies renouvelables.
Une urgence dictée par Pékin
Cette accélération française et européenne répond à une pression chinoise croissante. Pékin contrôle aujourd’hui 60 à 70 % de l’extraction mondiale de terres rares et plus de 90 % des capacités de raffinage. Début 2026, la Chine a resserré ses restrictions à l’exportation de plusieurs minéraux stratégiques, visant notamment des entités japonaises, rappelant la vulnérabilité des industries occidentales dépendantes de ces approvisionnements pour l’électronique, l’éolien, l’automobile électrique et l’armement.
L’accord franco-australo-malawite comporte toutefois une limite : une partie de la production de Kangankunde est déjà réservée à l’australien Iluka, ce qui borne les volumes réellement disponibles pour Carester. La France mise donc sur l’addition de plusieurs sources d’approvisionnement plutôt que sur un accord unique pour atteindre ses objectifs de souveraineté.
