Emmanuel Macron poursuit ce mercredi 2 septembre sa tournée de rentrée européenne, entamée lundi en Suède autour d’un contrat naval de 4,3 milliards d’euros. Étape aux Pays-Bas cette fois, avec un déplacement à Eindhoven au siège d’ASML, le fabricant néerlandais de machines de lithographie sans équivalent au monde, avant un entretien avec le Premier ministre Rob Jetten. Le président français y est accompagné d’une délégation d’entreprises françaises, dont Mistral AI, dans un déplacement explicitement placé sous le signe de la « souveraineté technologique européenne ».
Un maillon industriel que l’Europe ne peut pas se permettre de perdre
ASML occupe une position singulière dans l’économie mondiale : l’entreprise néerlandaise est la seule à produire les machines de lithographie en ultraviolet extrême (EUV) indispensables à la gravure des puces les plus avancées, utilisées aussi bien par TSMC que par Samsung ou Intel. Ce quasi-monopole en fait l’un des rares points de levier dont dispose l’Union européenne dans la bataille mondiale des semi-conducteurs, largement dominée par les États-Unis et Taïwan côté production, et de plus en plus disputée par la Chine.
C’est précisément ce maillon qu’Emmanuel Macron est venu consolider. Le déplacement s’inscrit dans la continuité d’un partenariat noué il y a un an : en septembre 2025, ASML était devenu le premier actionnaire de Mistral AI en investissant 1,3 milliard d’euros dans une levée de série C de 1,7 milliard d’euros, valorisant la pépite française de l’intelligence artificielle à 11,7 milliards d’euros. Le directeur financier d’ASML, Roger Dassen, avait alors obtenu un siège au comité stratégique de la start-up. L’accord prévoyait l’intégration des modèles d’IA de Mistral dans les outils de production d’ASML, avec l’ambition affichée de « générer des bénéfices concrets pour les clients d’ASML grâce à des produits et des solutions innovants basés sur l’IA », selon les mots de son directeur général Christophe Fouquet. Le PDG de Mistral, Arthur Mensch, avait de son côté évoqué la volonté d’« aider ASML et ses nombreux partenaires » à résoudre leurs défis techniques.
Un an plus tard, cette alliance industrielle franco-néerlandaise sert désormais de vitrine politique. En se rendant physiquement au siège d’ASML avec une délégation d’entreprises françaises, Emmanuel Macron cherche à démontrer qu’un couple franco-néerlandais associant équipementier de pointe et intelligence artificielle souveraine peut peser face aux géants américains (Nvidia, chez qui l’accord ASML-Mistral comptait aussi des investisseurs) et à l’offensive chinoise sur les technologies critiques.
Une doctrine construite depuis plusieurs mois
Le déplacement d’Eindhoven ne sort pas de nulle part. Fin mai 2026, Emmanuel Macron avait déjà débloqué 1,55 milliard d’euros supplémentaires pour la filière quantique et les semi-conducteurs français, à l’occasion d’un forum européen consacré à la puissance de calcul, aux sciences et aux technologies quantiques, appelant l’ensemble des États membres à investir « beaucoup plus massivement » pour ne pas rater ce cycle technologique comme l’Europe a raté celui du cloud et des semi-conducteurs grand public dans les décennies précédentes.
La logique est constante depuis le début du second mandat : la pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont mis à nu la dépendance européenne à des fournisseurs extérieurs sur des segments jugés stratégiques — produits pharmaceutiques et terres rares chinois, énergie russe, et désormais semi-conducteurs et intelligence artificielle américains ou asiatiques. Face à une administration américaine qui multiplie les restrictions à l’export de puces avancées vers certains marchés et courtise activement les capitaux technologiques européens, Paris mise sur la mise en réseau de ses champions nationaux — Mistral AI en tête — avec les rares acteurs industriels européens disposant d’un avantage compétitif mondial incontesté, à l’image d’ASML.
Une tournée à double registre
Le passage par les Pays-Bas s’inscrit dans une semaine européenne dense pour le chef de l’État. Après la signature lundi à Stockholm d’un contrat de 4,3 milliards d’euros portant sur quatre frégates FDI pour la marine suédoise — une opération que Naval Group présente comme un signal de la préférence « Made in Europe » face aux industriels américains et sud-coréens —, Emmanuel Macron enchaîne mercredi et jeudi avec une visite d’État au Royaume-Uni, officiellement centrée sur l’inauguration au British Museum d’une exposition consacrée à la tapisserie de Bayeux, prêtée pour la première fois depuis neuf siècles. Il y rencontrera le nouveau Premier ministre travailliste Andy Burnham, qui a fait de Kyiv sa première sortie officielle, dans un contexte où Londres presse par ailleurs Paris d’intensifier la lutte contre les traversées migratoires de la Manche.
Cette séquence illustre la méthode Macron de fin de mandat : associer systématiquement diplomatie culturelle, défense et souveraineté industrielle dans une même tournée, pour convertir des relations bilatérales anciennes en partenariats technologiques et militaires concrets. Reste à savoir si la visite chez ASML débouchera sur des annonces chiffrées nouvelles — au-delà de la mise en scène du partenariat Mistral-ASML déjà scellé il y a un an — ou si elle restera, comme c’est souvent le cas pour ce type de déplacement, un exercice de communication politique autour d’un accord industriel antérieur.
