La présidente de la Région Occitanie, Carole Delga, a demandé mercredi 2 septembre au président de la République une « nationalisation temporaire » de Fibre Excellence, dernier producteur français de pâte à papier, dont l’unique site encore en activité, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), se joue son avenir devant le tribunal de commerce de Toulouse le 8 septembre. La proposition intervient alors que les partenaires du dossier disposaient jusqu’à jeudi soir pour consolider leur plan de financement, replaçant en quelques heures la question de la souveraineté industrielle française sur le papier au cœur de l’actualité économique.
Une filière déjà amputée de moitié
Fibre Excellence exploitait jusqu’au printemps deux usines de pâte à papier kraft, à Saint-Gaudens et à Tarascon (Bouches-du-Rhône), héritières d’un savoir-faire industriel centenaire. L’entreprise a été placée en redressement judiciaire le 27 avril 2026, submergée par des difficultés financières structurelles liées notamment au coût de l’énergie et à la concurrence des producteurs scandinaves et sud-américains. Le site de Tarascon, faute de repreneur viable, a depuis été liquidé, entraînant la perte de plusieurs centaines d’emplois dans les Bouches-du-Rhône. Il ne reste donc plus, sur le territoire national, que l’usine de Saint-Gaudens pour fabriquer de la pâte à papier — une matière première stratégique pour l’industrie du carton, de l’emballage et du papier hygiénique, aujourd’hui massivement importée dès lors que la production domestique s’arrête.
Une première tentative de reprise, portée par le banquier d’affaires Matthieu Pigasse à l’été, avait été jugée irrecevable par le tribunal de commerce en juillet. C’est dans ce contexte qu’un nouveau montage a émergé fin août, porté cette fois par la Région Occitanie elle-même, via son Agence régionale des investissements stratégiques (Aris), aux côtés d’un groupement d’industriels comprenant le groupe alsacien de matériaux Soprema (5,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires). Ce plan prévoit 90 millions d’euros d’investissement, dont 31 millions pour relancer immédiatement la production — avec un objectif de 280 000 tonnes de pâte à papier par an — et 60 millions supplémentaires pour diversifier l’activité du site à moyen terme, tout en maintenant les 270 emplois directs.
Un montage financier qui bute sur la participation de l’État
Le plan de financement présenté par la Région repose sur trois contributions : 13 millions d’euros apportés par la collectivité, 3 millions par les partenaires industriels, et 15 millions attendus de l’État — sous la forme de 5 millions en capital et 10 millions en prêt. C’est précisément ce dernier point qui bloque : à la mi-journée du 2 septembre, l’exécutif national n’avait pas confirmé son engagement, alors que le délai fixé par le tribunal pour finaliser une offre crédible expire avant l’audience du 8 septembre.
Face à ce blocage, Carole Delga a choisi d’interpeller directement Emmanuel Macron, en réclamant une prise de participation provisoire de l’État au capital de l’entreprise — une « nationalisation temporaire », le temps que les industriels engagés finalisent une reprise durable. « Laisser disparaître aujourd’hui le dernier producteur français de pâte à papier alors qu’une solution est à portée de main serait incompréhensible », a-t-elle déclaré, ajoutant : « quand il ne reste plus qu’une usine en France, on ne la regarde pas disparaître. » Elle a également fait valoir un argument comptable : selon ses services, une fermeture définitive du site coûterait environ 55 millions d’euros à la collectivité nationale, entre allocations chômage, indemnités de licenciement et dépollution du site — soit davantage que l’apport public demandé pour sauver l’activité.
Un enjeu qui dépasse Saint-Gaudens
Au-delà des 270 emplois directs, la Région évalue à environ 2 000 le nombre d’emplois indirects menacés dans le bassin du Comminges, et jusqu’à 10 000 emplois fragilisés à l’échelle nationale dans l’ensemble de la filière bois, qui fournit l’usine en matière première forestière. Le dossier illustre aussi une tension récurrente entre la politique climatique et la compétitivité industrielle française : une partie du différend financier porte sur le tarif de rachat par EDF de l’électricité produite par cogénération biomasse sur le site, jugé insuffisant par les industriels du secteur pour équilibrer l’exploitation.
L’audience du 8 septembre devant le tribunal de commerce de Toulouse sera déterminante. Si l’offre portée par la Région et ses partenaires est jugée recevable et suffisamment financée, elle pourrait ouvrir la voie à une reprise pérenne de l’activité. Dans le cas contraire, la France perdrait purement et simplement sa capacité de production de pâte à papier kraft, renforçant sa dépendance aux importations dans un secteur considéré comme stratégique pour l’ensemble de la chaîne papier-carton-emballage. Le silence de Bercy sur la participation de l’État, à quelques jours de l’échéance, sera scruté de près dans les prochains jours.
