L’Élysée a confirmé le 14 septembre qu’Emmanuel Macron effectuera les 29 et 30 septembre une visite d’État en Espagne, la première d’un chef de l’État français depuis 2009. Le président sera reçu par le roi Felipe VI et la reine Letizia lors d’un dîner de gala, avant de rencontrer le 30 septembre le Premier ministre Pedro Sánchez à La Moncloa. Derrière le protocole, cette visite met en lumière un paradoxe : une interdépendance économique franco-espagnole considérable, que la relation politique peine à traduire en engagements institutionnels durables.
Un partenariat économique parmi les plus denses d’Europe
Les chiffres, compilés par la direction générale du Trésor dans sa fiche pays publiée en février, situent l’Espagne au rang de 4e client et de 5e fournisseur de la France, soit 7,6% des exportations françaises dans le monde et 14% de celles destinées à l’Union européenne. En 2025, les échanges bilatéraux ont atteint 90,7 milliards d’euros (45,3 milliards d’exportations françaises, 45,4 milliards d’importations), pour un solde quasiment équilibré (30 millions d’euros de déficit côté français). Les produits chimiques et plastiques de base pèsent 8,4 milliards d’euros dans les exportations françaises, devant les produits agricoles (3,4 milliards) et les composants automobiles (2,3 milliards).
L’ancrage industriel est encore plus net côté investissement : le stock d’investissements directs français en Espagne atteignait 82,5 milliards d’euros fin 2024, porté par 3 938 filiales d’entreprises françaises employant plus de 422 000 personnes sur le sol espagnol. Dans l’autre sens, l’Espagne a investi 31,9 milliards d’euros en France, ce qui en fait le 8e investisseur étranger dans l’Hexagone. Selon la presse espagnole, Madrid sera présentée lors de la visite comme un « partenaire économique et d’investissement majeur », avec un accent mis sur les coopérations numériques et spatiales.
Le traité de Barcelone, toujours bloqué à Madrid
Cette masse d’échanges économiques contraste avec le sort du traité d’amitié et de coopération signé à Barcelone en janvier 2023 par Emmanuel Macron et Pedro Sánchez. Côté français, la ratification est achevée depuis mars 2025 (loi du 20 mars 2025 pour le volet défense, décret de publication du 30 juillet 2025). Côté espagnol, le texte reste en instance après plus de trois ans et demi : le Congrès des députés l’a approuvé en juin dernier malgré le rejet du Parti populaire (PP) et de Vox, mais le Sénat, où le PP dispose de la majorité, a bloqué en juillet la ratification d’un protocole d’application clé, qui prévoit la participation régulière de ministres français aux conseils des ministres espagnols et réciproquement. Le PP a par ailleurs annoncé son intention de saisir le Tribunal constitutionnel sur ce mécanisme.
Ce blocage institutionnel, documenté par la presse espagnole depuis juin 2026, illustre une difficulté récurrente des partenariats bilatéraux européens : la profondeur des liens économiques et industriels n’immunise pas contre les aléas de politique intérieure, la ratification d’un traité de coopération pouvant devenir un enjeu de politique partisane sans lien direct avec son contenu.
Ukraine, Proche-Orient et souveraineté numérique au menu
Selon les informations rapportées par la presse française, les discussions du 30 septembre porteront sur « les grands enjeux européens et internationaux », en premier lieu la guerre en Ukraine et la situation au Proche-Orient, deux dossiers sur lesquels Paris et Madrid affichent des positions largement convergentes au sein de l’Union européenne. La protection de la démocratie face aux ingérences et la régulation des plateformes numériques figureront également au programme, avec un point de friction identifié : la France plaide pour une interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, tandis que l’Espagne défend un seuil fixé à 16 ans. L’intelligence artificielle sera aussi évoquée, dans un contexte où Paris cherche à consolider des partenariats européens autour de ses champions technologiques.
Une visite en fin de mandat
Le calendrier n’est pas neutre : cette visite d’État intervient à moins de deux ans de la fin du second mandat d’Emmanuel Macron, l’élection présidentielle française étant prévue au printemps 2027. Elle s’inscrit dans une série de déplacements bilatéraux du président français destinés à consolider, avant l’échéance électorale, un réseau d’alliances européennes sur les dossiers de sécurité et de souveraineté numérique. Pour la France, l’enjeu est aussi de sécuriser, au-delà du symbole diplomatique, un partenariat économique dont le poids réel (plus de 90 milliards d’euros d’échanges annuels et 420 000 emplois liés aux filiales françaises en Espagne) dépasse largement la portée du traité toujours en attente de ratification à Madrid.
