Les futurs avions de combat Gripen que la Suède doit livrer à l’Ukraine seront modifiés pour emporter les armements air-sol modulaires (AASM), commercialisés par le groupe français Safran sous le nom de Hammer. L’information a été révélée le 14 septembre par le site spécialisé Zone Militaire, à la suite d’un déplacement à Kiev de la ministre déléguée aux Armées Alice Rufo, et confirmée par plusieurs médias spécialisés en défense. Elle marque une nouvelle étape dans l’ancrage de l’industrie française de défense au sein de l’effort occidental de soutien à l’Ukraine, cette fois sur une plateforme aérienne qui n’est pas française.
Une intégration technique confiée à Saab et Safran
Selon les informations recueillies auprès de sources gouvernementales françaises et reprises par Le Figaro, le constructeur suédois Saab et l’équipementier français Safran vont conjointement mener les travaux d’adaptation nécessaires pour que le Gripen puisse emporter et employer l’AASM Hammer. Ce travail suppose de vérifier la compatibilité entre la munition et les points d’emport de l’appareil, ses systèmes de gestion d’armement et ses interfaces de transfert de données, une opération technique non triviale qui engage directement l’expertise industrielle française hors de son propre écosystème aéronautique militaire.
L’AASM Hammer se présente sous la forme d’un kit de guidage et d’un kit d’allongement de portée, montés sur un corps de bombe de 125 à 1 000 kg selon les versions. Il existe en trois variantes de guidage : inertiel/GPS, inertiel/GPS/infrarouge et inertiel/GPS/laser. Doté d’un propulseur à propergol solide, il permet des frappes de précision à distance de sécurité, au-delà de 70 kilomètres pour la configuration de base, ce qui réduit l’exposition des appareils porteurs aux défenses aériennes adverses. Une version à portée encore accrue, désignée XLR, est en cours de développement chez Safran.
Un armement déjà déployé, un soutien qui s’élargit
L’AASM n’est pas une nouveauté dans l’arsenal ukrainien. Dès janvier 2024, Emmanuel Macron avait annoncé la livraison de « plusieurs centaines » de ces munitions, alors qualifiées sur les MiG-29 et Su-27 ukrainiens hérités de l’ère soviétique ; les Su-25 avaient à leur tour atteint la compatibilité en janvier 2025. En juillet 2026, la France a franchi un pas supplémentaire en autorisant l’Ukraine à produire sous licence l’AASM, le missile de croisière SCALP et l’intercepteur Aster 30, tandis qu’une feuille de route pour la livraison de seize avions Rafale entre 2027 et 2028 était signée.
L’arrivée de l’AASM sur Gripen s’inscrit dans un programme suédois en plein développement : Stockholm doit transférer seize appareils Gripen C/D dans un premier temps, en attendant la livraison de seize Gripen E/F commandés en juin 2026, dont les premières unités ne sont pas attendues avant 2029. Des négociations sont en cours pour porter la flotte ukrainienne jusqu’à 150 appareils supplémentaires, avec un projet de localisation d’une partie de la production en Ukraine qui ne devrait toutefois pas voir le jour avant 2033. Des pilotes et des techniciens ukrainiens sont d’ores et déjà formés en Suède.
Pour Safran, un accélérateur industriel et technologique
Cette intégration s’ajoute à un autre accord, moins connu, révélé en juillet lors du salon Eurosatory : Safran, via sa filiale Preligens, fournit depuis plus d’un an le système de guidage du missile de croisière FP-5 Flamingo, développé par l’entreprise ukrainienne Fire Point. En contrepartie, le groupe français demande à Kiev de poursuivre ses achats de bombes guidées Hammer pour son armée de l’air. Cet arrangement permet à Safran, selon ses propres justifications commerciales, de maintenir ou d’augmenter ses cadences de production, tout en bénéficiant d’un retour d’expérience opérationnelle précieux, acquis en conditions réelles de guerre électronique, pour continuer à faire évoluer l’arme et ses composants, à l’image du nouveau chercheur double mode récemment dévoilé.
L’angle souveraineté : la France, armurier incontournable au-delà de ses propres avions
Au-delà du cas d’espèce, cette annonce illustre une dynamique plus large pour l’industrie de défense française. En rendant son armement air-sol compatible avec un appareil suédois, la France ne se contente plus d’exporter des plateformes complètes comme le Rafale : elle installe ses munitions guidées comme un standard transversal, utilisable indépendamment du constructeur de l’avion porteur, qu’il s’agisse d’un chasseur soviétique hérité, d’un F-16 ou désormais d’un Gripen. C’est un levier d’influence industrielle qui pèse dans la durée, puisqu’il crée une dépendance récurrente à l’approvisionnement en munitions et en pièces, indépendamment des cycles d’achat, plus rares, des avions eux-mêmes.
Ce positionnement s’inscrit dans le contexte d’une compétition serrée entre industriels occidentaux de l’armement air-sol de précision, où les Américains avec leurs kits JDAM occupent une place dominante. En s’imposant comme fournisseur de référence sur une flotte suédoise destinée à l’Ukraine, Safran conforte la place de la base industrielle et technologique de défense française dans l’architecture de soutien occidental à Kiev, sans que la France n’ait besoin d’y engager directement des troupes. Le pari industriel est clair : transformer le conflit ukrainien en un accélérateur de développement et de production pour une filière française de munitions guidées appelée à rester stratégique bien après la fin des combats.
