Alors que le détroit d’Ormuz reste sous tension six mois après le déclenchement de la guerre d’Iran, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a confirmé l’engagement du groupe français dans deux projets d’infrastructures pétrolières destinés à sécuriser durablement l’acheminement du brut du Golfe vers les marchés mondiaux.
S’exprimant lors d’une conférence énergétique organisée en Norvège le 25 août, Patrick Pouyanné a détaillé la stratégie d’infrastructures que la première compagnie pétrolière française déploie pour composer avec un point de passage devenu, selon ses propres termes, « une menace réelle ». Le message est sans ambiguïté : après six mois d’un conflit qui n’a jamais totalement fermé le détroit mais en a durablement alourdi le coût de franchissement, TotalEnergies ne parie plus sur un simple retour à la normale. Le groupe investit dans des routes alternatives.
Doubler la capacité du pipeline de Fujairah
Le premier projet concerne les Émirats arabes unis. TotalEnergies prévoit d’investir dans le doublement de la capacité du pipeline reliant Habshan à Fujairah, actuellement exploité par la compagnie nationale émiratie Adnoc. Cet oléoduc, qui achemine aujourd’hui jusqu’à 1,8 million de barils par jour depuis les champs pétrolifères d’Abou Dhabi jusqu’au golfe d’Oman, permet de contourner entièrement le détroit d’Ormuz en connectant directement la production émiratie à la mer d’Oman. Selon les informations rapportées par l’agence Reuters et reprises par plusieurs titres spécialisés, dont Oil Price et l’AGBI (Arabian Gulf Business Insight), la mise en service de cette capacité renforcée est attendue pour l’année prochaine, dans le cadre d’un second pipeline est-ouest porté par Abou Dhabi.
« Je vais investir à Abou Dhabi, dans le doublement du pipeline de Fujairah », a déclaré Patrick Pouyanné, cité par Reuters, précisant que le montant de l’investissement n’a pas été communiqué à ce stade. Cette opération s’inscrit dans une dynamique régionale plus large : plusieurs États du Golfe, dont les Émirats arabes unis – sortis de l’OPEP ces derniers mois – cherchent à accroître leur capacité d’exportation indépendante du détroit.
Un second oléoduc entre l’Irak et la Syrie, via la Méditerranée
Le second projet est d’une tout autre ampleur : TotalEnergies a confirmé son intention de devenir partenaire d’un oléoduc reliant Bagdad à la Méditerranée en traversant la Syrie, un chantier évalué à environ 15 milliards de dollars et dont la réalisation nécessiterait au moins quatre ans. L’infrastructure offrirait au brut irakien, aujourd’hui quasi exclusivement exporté par les terminaux du Golfe persique, un débouché alternatif sur la façade méditerranéenne, s’affranchissant là aussi du passage par Ormuz.
Ce projet prend un relief particulier pour la diplomatie française : il intervient alors que Paris joue un rôle de médiation croissant dans la stabilisation syrienne, entre le rapprochement engagé après la visite d’État du président Macron à Damas début juillet et l’implication française dans les négociations ayant abouti, fin août, à l’annonce de la dissolution des Forces démocratiques syriennes. Un investissement pétrolier français de cette taille en Syrie s’inscrirait dans la continuité de la présence économique déjà revendiquée par des groupes tricolores dans la reconstruction du pays, aux côtés d’acteurs turcs, golfiens et américains également positionnés sur ce dossier.
Profiter de la crise tout en s’en prémunir
Le PDG de TotalEnergies n’a pas caché que le groupe tire, dans l’intervalle, un bénéfice direct de la situation. Interrogé sur la rentabilité du transport via Ormuz, Patrick Pouyanné a expliqué que le surcoût de fret lié aux risques de guerre – de l’ordre de 10 dollars par baril pour un pétrolier de type VLCC transportant environ deux millions de barils, soit près de 20 millions de dollars par traversée aller-retour – reste largement compensé par les rabais consentis par les producteurs du Golfe. Selon ses propos, le brut irakien et qatari s’échange actuellement entre 50 et 60 dollars le baril, contre un Brent coté au-dessus de 90 dollars au moment de ses déclarations, les producteurs étant, selon lui, « impatients de vendre » malgré le contexte.
TotalEnergies revendique ainsi sa position de premier négociant mondial de brut irakien et qatari, une place qui explique, selon Pouyanné, la nécessité d’engager des capitaux propres dans des routes alternatives plutôt que de subir durablement le risque géopolitique. Le transport de produits raffinés, plus pénalisé encore par la faible capacité des tankers dédiés, serait quant à lui devenu quasiment impossible à un coût jugé « insoutenable », de l’ordre de 50 dollars par baril, selon les mêmes déclarations.
Un test pour la résilience énergétique française
Pour la France, cette double annonce illustre la capacité de son champion pétrolier à transformer une crise d’approvisionnement majeure en repositionnement stratégique de long terme. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitait environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole avant le début du conflit le 28 février 2026, demeure un point de passage sous très haute tension : l’Organisation maritime internationale a recensé une soixantaine d’incidents dans la zone depuis le début des hostilités. Dans ce contexte, la diversification des routes d’exportation portée par TotalEnergies pèse directement sur la sécurité d’approvisionnement de la France et de l’Europe, largement dépendantes des flux de brut et de produits raffinés transitant par cette zone.
Les prochaines étapes attendues sont la finalisation des accords de financement du pipeline Bagdad-Méditerranée, dont le calendrier reste conditionné à la stabilisation politique et sécuritaire de la Syrie, ainsi que la confirmation du calendrier de mise en service de la capacité doublée à Fujairah, annoncée pour 2027.
