TotalEnergies a annoncé le 27 août 2026 avoir finalisé le transfert de sa participation de 10 % dans Arctic LNG 2, le mégaprojet gazier russe de Novatek dans l’Arctique, à NordLine, une filiale du groupe russe. Le premier groupe pétrolier et gazier français referme ainsi, après plus de quatre ans de gel réglementaire et comptable, l’un des dossiers les plus scrutés de son exposition à la Russie post-invasion de l’Ukraine — au prix d’une créance de 1,3 milliard de dollars dont le remboursement demeure suspendu aux sanctions occidentales.
Un désengagement entamé dès 2022
TotalEnergies était entrée au capital d’Arctic LNG 2 en 2019, aux côtés de Novatek, de groupes chinois (CNPC, CNOOC) et d’un consortium japonais (Mitsui-Jogmec), pour développer l’un des plus vastes projets de gaz naturel liquéfié au monde, adossé à la péninsule de Gydan. L’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine, en février 2022, a bouleversé la donne : Washington, Bruxelles et Londres ont successivement frappé le projet de sanctions ciblées, visant tour à tour son financement, ses méthaniers et, in fine, sa capacité à exporter.
Dès 2022, TotalEnergies avait annoncé la suspension de ses droits et obligations dans le projet et procédé à une dépréciation comptable intégrale de sa participation, évaluée à 4,1 milliards de dollars, selon les déclarations répétées de son PDG Patrick Pouyanné. L’entreprise avait ainsi acté, sur le plan financier, une perte que le transfert de 2026 ne fait qu’entériner juridiquement : la cession à NordLine ne génère aucune plus ou moins-value nouvelle, la ligne étant déjà ramenée à zéro dans les comptes du groupe depuis quatre exercices.
Une créance de 1,3 milliard de dollars sous cloche
Le communiqué diffusé par TotalEnergies précise que le groupe conserve un droit à remboursement d’environ 1,3 milliard de dollars au titre des prêts d’actionnaires consentis au projet avant la rupture. Mais cette créance reste, selon les termes mêmes de l’entreprise, subordonnée aux « sanctions applicables » — une formule qui traduit l’incertitude persistante sur la capacité, et la volonté, des autorités occidentales à autoriser un jour ce flux financier vers une entité liée à un groupe russe sous sanctions. Selon Bloomberg, l’autorisation des autorités russes pour le transfert de la participation elle-même n’a été obtenue qu’en juin 2026, soit plus de deux ans après le début du gel.
Ce dossier illustre une réalité moins commentée que les sanctions elles-mêmes : leur capacité à figer, parfois durablement, des actifs et des créances légitimes de groupes occidentaux, y compris lorsque ceux-ci ont scrupuleusement respecté le cadre réglementaire. Pour TotalEnergies, la question n’est donc plus tant la perte — déjà comptabilisée — que la normalisation d’une sortie propre, sans contentieux ouvert avec son ancien partenaire russe.
Un fleuron français sous surveillance en France même
La présence prolongée de TotalEnergies en Russie, alors que la quasi-totalité des majors occidentales (Shell, BP, Equinor, ExxonMobil) avaient annoncé un retrait complet dès 2022, a valu au groupe une pression constante d’ONG et de parlementaires français. Plusieurs organisations ont menacé, puis engagé, des actions devant la justice française au titre de la loi sur le devoir de vigilance, reprochant à l’entreprise d’avoir maintenu des flux financiers et des participations dans des projets gaziers russes en dépit du contexte de guerre. La finalisation de cette cession retire un argument concret à ces critiques, même si TotalEnergies conserve d’autres engagements en Russie, notamment sa participation dans Yamal LNG, non concernée par cette opération.
L’épisode s’inscrit dans un enjeu plus large de souveraineté économique pour la France : la capacité d’un groupe stratégique — première capitalisation boursière du pays — à naviguer entre exposition internationale, discipline de conformité aux régimes de sanctions occidentaux et exigences de transparence sur le sol national. Le cas Arctic LNG 2 aura aussi nourri, en creux, le débat sur la sécurité d’approvisionnement gazier français : Paris a achevé la coupure des flux de gaz russe par gazoduc dès 2022 et diversifié ses sources d’approvisionnement en GNL vers le Qatar, les États-Unis et le Nigeria, rendant la question Arctic LNG 2 davantage financière et réputationnelle qu’énergétique pour l’Hexagone.
Une Russie qui contourne les sanctions par sa « flotte fantôme »
Le retrait de TotalEnergies ne signe pas l’arrêt du projet : Novatek entend poursuivre l’exploitation d’Arctic LNG 2 en s’appuyant sur une flotte de méthaniers dits « fantômes », immatriculés sous pavillons complaisants et opérant hors des circuits d’assurance occidentaux, pour continuer d’exporter du GNL malgré les sanctions. Ce contournement, documenté par plusieurs observateurs du secteur maritime, illustre les limites de l’arsenal de sanctions occidental face à la détermination de Moscou à maintenir ses revenus d’hydrocarbures, et souligne, en creux, la pertinence du choix de TotalEnergies de solder définitivement ce dossier plutôt que de risquer une exposition prolongée à un mécanisme de contournement de plus en plus scruté par les régulateurs.
Pour TotalEnergies, cette clôture s’ajoute à une série de mouvements stratégiques récents en Europe et au Moyen-Orient — rachat des actifs renouvelables de Shell, cessions d’actifs à KKR, investissements dans des oléoducs contournant le détroit d’Ormuz — qui dessinent un groupe recentrant son exposition sur des zones jugées plus stables, tout en continuant d’assumer, dans ses comptes comme dans le débat public français, le passif de son ancienne présence russe.
