À Shanghai, lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle du 18 juillet 2026, plusieurs fabricants chinois ont présenté des smartphones capables d’exécuter des tâches quotidiennes de façon autonome via des agents d’IA. Ces appareils, encore confrontés à de sérieux obstacles d’accès aux plateformes, pourraient redéfinir en profondeur l’économie numérique mondiale.
Les smartphones agentiques s’invitent au cœur du débat technologique mondial
Le 18 juillet 2026, à Shanghai, au moins trois fabricants chinois ont présenté des smartphones dits agentiques lors de la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle (WAIC), appareil capable d’exécuter seul des tâches numériques du quotidien sur simple instruction vocale. Commander un repas, réserver un trajet ou comparer des prix sans ouvrir manuellement la moindre application : telle est la promesse portée par cette nouvelle génération de terminaux mobiles. Le constructeur Nubia a ainsi dévoilé son NaviX Ultra, intégrant Doubao, l’assistant conversationnel développé par ByteDance, maison mère de TikTok. Honor a de son côté présenté un agent d’IA embarqué dans son Robot Phone, dont la caméra se déploie sur un bras robotisé articulé. La start-up shanghaïenne StepFun a également présenté son STEPX Neo, revendiquant des partenariats opérationnels avec des plateformes majeures telles qu’Alipay et le géant du transport avec chauffeur Didi.
Ces annonces s’inscrivent dans un contexte de compétition technologique intense entre acteurs asiatiques, et signalent une accélération notable dans la course mondiale à l’intégration de l’intelligence artificielle dans les usages mobiles de masse. Pour les décideurs européens, l’enjeu est double : saisir les mutations structurelles en cours et mesurer les effets potentiels sur les équilibres concurrentiels du secteur numérique à l’échelle mondiale.
Un précédent révélateur : quand les plateformes bloquent l’agent
La trajectoire du Doubao Phone, prototype lancé en décembre 2025 dont la série limitée s’était écoulée en quelques heures, illustre avec acuité les tensions que génère cette innovation. Dans les jours suivant sa commercialisation, des géants de l’internet chinois tels qu’Alibaba, Tencent et JD.com ont restreint l’accès de leurs applications à l’assistant IA intégré, estimant que ce dernier en forçait l’entrée sans leur consentement. ByteDance a alors dû désactiver les fonctionnalités d’agent pour les paiements et plusieurs autres services, réduisant considérablement les capacités agentiques de l’appareil.
Cet épisode révèle une fracture structurelle au cœur du modèle économique des smartphones agentiques. Comme le souligne Kiranjeet Kaur, directrice associée de la recherche au cabinet IDC, le principal frein au développement de ces agents réside précisément dans leur capacité à agir à la place de l’utilisateur humain au sein des applications. Les plateformes refusent de céder ce point de contact direct avec leurs utilisateurs, craignant de perdre le contrôle de la relation client au profit d’un intermédiaire tiers. Nubia aurait pris acte de cette réalité avec son NaviX Ultra, en orientant son approche vers la collaboration avec les applications plutôt que vers leur contournement, selon des informations relayées par la presse technologique spécialisée chinoise.
Un marché mondial des smartphones agentiques encore sans vainqueur désigné
La Chine n’est pas seule sur ce terrain. Aux États-Unis, Google intègre déjà des fonctions d’automatisation avancées dans ses propres smartphones, notamment la prise de rendez-vous automatisée. La start-up américaine Brain Technologies a pour sa part lancé en avril 2026 au Japon son Natural AI Phone, en partenariat avec l’opérateur SoftBank. Lors d’une démonstration, l’appareil a exécuté l’envoi d’un message vocal sur simple commande, mais a montré des limites significatives face à des requêtes plus complexes, illustrant la fragilité encore réelle de ces technologies en conditions réelles d’usage.
Marc Einstein, analyste au cabinet Counterpoint Research, résume sobrement l’état du marché : il n’existe à ce stade aucun acteur dominant clairement identifié, ce qui explique l’intensité des débats actuels dans les cercles industriels et académiques. Sa projection à plus long terme est néanmoins sans ambiguïté : d’ici cinq à dix ans, les usages mobiles auront profondément changé de nature, et avec eux les modèles économiques de l’ensemble de l’écosystème numérique.
Enjeux de souveraineté numérique pour l’Europe face aux smartphones agentiques
Pour les décideurs économiques français et européens, cette dynamique soulève des interrogations stratégiques qui dépassent le seul cadre technologique. Si l’agent d’IA devient l’interface principale entre l’utilisateur et l’ensemble des services numériques, la question de la maîtrise de cet agent devient centrale. Qui contrôle l’agent contrôle, de fait, le point d’accès à l’économie numérique. Or les acteurs positionnés aujourd’hui sur ce segment sont quasi exclusivement américains ou chinois.
L’Europe ne dispose pas encore de champion industriel crédible dans le domaine des assistants IA embarqués sur terminal mobile. L’absence d’une filière européenne de fabrication de smartphones à grande échelle, combinée à la dépendance aux couches logicielles développées outre-Atlantique ou en Asie, expose les entreprises et les consommateurs européens à une forme de subordination technologique croissante. À mesure que les smartphones agentiques gagneront en fiabilité et en déploiement, cette dépendance pourrait se transformer en vulnérabilité économique et réglementaire concrète, notamment sur les enjeux de données personnelles, de traçabilité des transactions et de conformité aux standards du marché intérieur. La compétition qui se joue à Shanghai en juillet 2026 n’est pas seulement industrielle : elle dessine les contours du prochain rapport de force numérique mondial.
