Le groupe allemand Rheinmetall s’associe au fabricant croate DOK-ING pour créer une coentreprise dédiée au développement et à la production de véhicules terrestres autonomes à usage militaire, ancrant ainsi un nouveau pôle industriel de défense dans les Balkans occidentaux.
Une coentreprise pour les systèmes terrestres autonomes
Rheinmetall, géant allemand de l’armement, annonce la création d’une entité commune dénommée Rheinmetall Unmanned Vehicles d.o.o., fondée en partenariat avec la société croate DOK-ING, en vue de concevoir, fabriquer et exporter des plateformes terrestres sans équipage destinées aux forces armées et aux services de sécurité. Cette nouvelle structure juridique, immatriculée en Croatie, traduit la volonté du groupe rhénan d’ancrer durablement une partie de sa chaîne de valeur dans un pays membre de l’OTAN et de l’Union européenne, à l’heure où les budgets de défense européens connaissent une accélération historique.
DOK-ING apporte à cette alliance plus de trois décennies d’expertise dans les systèmes autonomes, un savoir-faire reconnu notamment dans le domaine du déminage humanitaire et des engins téléopérés. Rheinmetall y adjoint ses capacités d’intégration de systèmes de défense complexes ainsi que ses réseaux commerciaux à l’échelle mondiale. La complémentarité des deux partenaires dessine un modèle industriel hybride, articulant innovation locale et distribution internationale.
La plateforme Komodo, développée par DOK-ING, servira de socle technologique à la nouvelle génération de véhicules autonomes que la coentreprise entend produire. Ces engins seront conçus pour répondre à des missions variées : soutien au combat rapproché, opérations de génie militaire et dépollution de zones minées. Des créneaux applicatifs qui correspondent précisément aux retours d’expérience tirés des conflits en cours sur le sol européen.
La Croatie, nouveau maillon des chaînes de valeur défense en Europe
Le choix de la Croatie ne relève pas du hasard industriel. Zagreb, qui a rejoint la zone euro en janvier 2023 et intégré l’espace Schengen simultanément, présente un profil attractif pour les investissements dans la base industrielle et technologique de défense européenne. Le pays dispose d’un tissu d’ingénierie compétent, d’universités techniques et de centres de recherche que Rheinmetall entend précisément mobiliser dans le cadre de cette implantation élargie.
Au-delà de la coentreprise elle-même, le groupe allemand déclare vouloir tisser des liens avec des fournisseurs locaux, des chantiers navals et des établissements académiques croates. L’objectif affiché est double : renforcer les capacités exportatrices du tissu industriel croate et intégrer ses entreprises dans les chaînes de valeur de la défense à l’échelle continentale. Cette démarche s’inscrit dans la dynamique impulsée par la Commission européenne, qui pousse les États membres à mutualiser leurs capacités productives en matière d’armement afin de réduire les dépendances extra-européennes.
Pour les décideurs français et européens, ce mouvement de Rheinmetall illustre une tendance de fond : les grands industriels de l’armement ne se contentent plus d’exporter des systèmes finis, ils relocalisent des segments entiers de leur appareil de production dans des pays alliés, créant ainsi des réseaux d’interdépendance industrielle qui renforcent à la fois leur compétitivité et leur ancrage politique au sein de l’Alliance atlantique.
Les drones terrestres, nouveau front de la compétition défense
Le segment des véhicules terrestres autonomes constitue aujourd’hui l’un des terrains les plus disputés de l’industrie de défense mondiale. Les conflits récents ont démontré l’intérêt opérationnel de plateformes capables d’évoluer sans équipage en zone de danger, qu’il s’agisse de reconnaissance, de neutralisation d’engins explosifs ou de ravitaillement en conditions hostiles. Cette démonstration par les faits a accéléré les programmes d’acquisition dans la quasi-totalité des armées de terre occidentales.
Rheinmetall se positionne ainsi sur un marché en forte croissance, dans lequel la concurrence est encore fragmentée. L’alliance avec DOK-ING lui permet de disposer immédiatement d’une brique technologique mature — la plateforme Komodo — sans avoir à financer en intégralité un cycle de développement long et coûteux. Une logique d’acquisition de compétences par le partenariat qui rappelle les stratégies déployées par les grands groupes aéronautiques et navals européens au cours des deux dernières décennies.
Sur les marchés financiers, l’annonce n’a pas produit l’effet escompté à court terme : le titre Rheinmetall a clôturé en recul de 4,75 % à la Bourse de Francfort lors de la séance suivant la communication. Ce mouvement baissier, possiblement lié à des prises de bénéfices après une période de forte valorisation du secteur défense, ne remet pas en cause la trajectoire stratégique du groupe, dont la capitalisation a connu une progression spectaculaire depuis 2022.
Enjeux souverains pour l’industrie de défense européenne
L’opération interroge également la position des acteurs français dans ce segment émergent. Alors que des sociétés comme Nexter, Thales ou des ETI spécialisées développent leurs propres approches des systèmes terrestres autonomes, la capacité de Rheinmetall à structurer rapidement des partenariats industriels transfrontaliers au sein de l’Union européenne lui confère un avantage compétitif réel dans la conquête des marchés d’exportation, notamment en direction des pays d’Europe centrale et orientale qui modernisent massivement leurs forces terrestres.
Pour Paris, la question de la consolidation industrielle européenne autour des véhicules autonomes militaires reste entière. La France dispose d’atouts reconnus en matière de robotique de défense, mais la capacité à structurer des écosystèmes industriels intégrés, associant grands groupes, PME et recherche publique à l’échelle du continent, demeure un défi dont la réponse conditionne en partie la souveraineté technologique européenne à horizon 2030.

