La séquence militaire déclenchée par les frappes américano-israéliennes en Iran et la montée des tensions autour du détroit d’Ormuz ont replacé l’énergie au cœur du risque géopolitique mondial. Les marchés ont immédiatement réagi : le Brent a bondi de 13 %, autour de 80 dollars le baril, signe d’une nervosité extrême face à la perspective d’une rupture d’approvisionnement.
Mais derrière la flambée pétrolière, un second danger émerge, plus silencieux et potentiellement plus déstabilisant pour l’Europe : celui d’un choc gazier.
Ormuz, artère vitale du pétrole mondial
Le point de tension central reste le détroit d’Ormuz, passage stratégique par lequel transitent environ 20 millions de barils de brut par jour, soit près d’un cinquième de l’approvisionnement mondial. Une perturbation durable — même partielle — suffirait à maintenir une prime de risque élevée sur les cours.
Les assureurs maritimes ont déjà relevé leurs primes dans le Golfe, intégrant la possibilité d’incidents navals ou de frappes ciblées. L’histoire récente montre que la zone est hautement inflammable : arraisonnements, saisies de navires et démonstrations de force s’y succèdent depuis plusieurs années. Par conséquent, les principaux armateurs mondiaux ont suspendu leur desserte du détroit car la prime d’assurance crée des pertes financières.
Un blocage prolongé représenterait le scénario noir pour les marchés, avec un baril susceptible de dépasser les 100 dollars. Toutefois, contrairement aux années 1970, l’économie mondiale est aujourd’hui moins dépendante du pétrole : sa part dans la consommation énergétique globale est tombée sous 30 %, et l’intensité énergétique a été divisée par deux en quatre décennies. Les États-Unis, devenus exportateurs nets grâce au pétrole de schiste, sont également mieux protégés qu’autrefois.
Le risque sous-estimé : un choc gazier via le Qatar
Si le pétrole concentre l’attention médiatique, le gaz naturel liquéfié (GNL) constitue peut-être le maillon le plus fragile pour l’Europe.
Le Qatar est l’un des premiers exportateurs mondiaux de GNL. Or, le plus grand terminal de liquéfaction de gaz au monde — pilier de ses exportations — est actuellement à l’arrêt dans un contexte régional instable. Cette situation fait craindre un effet domino sur les flux mondiaux de gaz.
Pour l’Europe, la vulnérabilité est évidente. Depuis la rupture progressive avec le gaz russe après 2022, l’Union européenne s’est massivement tournée vers le GNL, notamment qatari et américain, pour sécuriser son approvisionnement. Les terminaux méthaniers européens fonctionnent aujourd’hui comme des infrastructures stratégiques de substitution.
Une interruption prolongée des exportations qataries, combinée à des tensions maritimes dans le Golfe, pourrait provoquer :
- une flambée des prix spot du gaz,
- une concurrence accrue avec l’Asie pour les cargaisons disponibles,
- une pression inflationniste renouvelée sur les ménages et l’industrie européenne.
Contrairement au pétrole, dont l’offre est relativement diversifiée, le marché mondial du GNL reste plus tendu et dépendant de quelques grandes capacités de liquéfaction. L’arrêt d’un méga-terminal pèse immédiatement sur l’équilibre offre-demande.
Une Europe en première ligne
L’Asie reste la principale destination des flux transitant par Ormuz, mais l’Europe pourrait être la région la plus exposée en cas de double choc pétrole + gaz.
Un baril au-delà de 100 dollars pèserait sur la facture énergétique et la compétitivité industrielle. Mais un choc gazier serait encore plus sensible pour des économies comme l’Allemagne ou l’Italie, où le gaz joue un rôle clé dans la production d’électricité et dans l’industrie chimique et manufacturière.
Certes, les États disposent désormais de stocks stratégiques et de mécanismes de coordination renforcés. L’Agence internationale de l’énergie recommande des réserves couvrant environ quatre-vingt-dix jours d’importations. Mais ces dispositifs sont conçus pour amortir un choc temporaire, non pour compenser une perturbation prolongée des flux du Golfe.
Un monde moins fragile, mais plus complexe
Les crises énergétiques contemporaines ne se reproduisent pas à l’identique. L’économie mondiale est plus intégrée, plus diversifiée, et moins dépendante mécaniquement du pétrole qu’en 1973. Les estimations macroéconomiques suggèrent qu’une hausse de 10 % des prix de l’énergie aurait aujourd’hui un impact modéré sur le PIB mondial.
Mais la structure des risques a changé : ils sont désormais systémiques et interconnectés. Le pétrole, le gaz, le transport maritime, les assurances, les marchés financiers et les chaînes industrielles réagissent simultanément.
Le conflit iranien ne menace donc pas seulement les équilibres militaires du Moyen-Orient. Il teste la résilience énergétique d’un monde encore marqué par la guerre en Ukraine et par la fragmentation géopolitique.
Si le détroit d’Ormuz venait à être durablement perturbé et que les exportations de GNL qatari restaient bloquées, la crise énergétique ne serait plus un simple scénario de marché, mais un enjeu stratégique majeur pour l’Europe.
