La Commission européenne a donné, le 21 août 2026, son feu vert à la création d’une coentreprise entre TotalEnergies et CMA CGM dédiée au soutage de gaz naturel liquéfié (GNL). L’opération, jugée sans risque pour la concurrence par les autorités de Bruxelles, permet à deux poids lourds industriels français de verrouiller ensemble l’ensemble de la chaîne logistique du carburant maritime le plus utilisé aujourd’hui pour décarboner le transport par conteneurs, dans le plus grand hub portuaire d’Europe.
Une alliance à parts égales entre deux champions français
Annoncé une première fois le 23 juillet 2025, le projet associe à parts égales (50/50) le groupe pétrolier TotalEnergies et l’armateur marseillais CMA CGM. Il prend appui sur une coopération engagée entre les deux groupes depuis 2017 dans le transport maritime bas carbone. L’autorisation de la Commission européenne, rendue au titre du contrôle des concentrations, lève le dernier obstacle réglementaire avant la mise en œuvre opérationnelle de l’accord.
Concrètement, la coentreprise doit développer et exploiter un nouveau navire-ravitailleur de GNL d’une capacité de 20 000 m³, qui sera positionné à Rotterdam d’ici la fin de l’année 2028. Ce bateau viendra compléter le Gas Agility, navire de soutage de TotalEnergies d’une capacité de 18 600 m³ en service depuis 2020. À eux deux, ces navires permettront de couvrir l’ensemble de la zone Amsterdam-Rotterdam-Anvers (ARA), premier complexe portuaire du continent, où se concentre une part croissante du trafic de porte-conteneurs mondial.
Un engagement d’approvisionnement à long terme
Au-delà de la logistique, l’accord comporte un volet commercial de poids : à partir de 2028 et jusqu’en 2040, TotalEnergies s’engage à fournir à CMA CGM jusqu’à 360 000 tonnes de GNL par an. Ce volume doit alimenter la flotte de navires bicarburant de l’armateur français, laquelle doit atteindre 123 unités d’ici 2029 — un doublement en quelques années de la capacité de CMA CGM à naviguer au GNL.
« Le GNL est aujourd’hui la solution la plus mature et immédiatement disponible pour réduire l’empreinte environnementale du transport maritime », avait déclaré Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, lors de l’annonce initiale du projet. De son côté, Rodolphe Saadé, PDG de CMA CGM, avait souligné le caractère inédit du montage : « Pour la première fois, un armateur et un énergéticien vont exploiter conjointement un navire de soutage GNL. »
Un marché en forte croissance, porté par la réglementation
L’opération intervient alors que le GNL s’impose comme le carburant alternatif de référence pour le transport maritime, sous la pression conjuguée des réglementations environnementales internationales et de la recherche de solutions technologiquement éprouvées. Selon les données citées par Lloyd’s Register et le World Shipping Council, la flotte mondiale de navires bicarburant GNL comptait 1 665 unités en service en mars 2026, avec 982 navires supplémentaires en commande. Au premier semestre 2026, le GNL a représenté 90 % des commandes de navires fonctionnant aux carburants alternatifs, et jusqu’à 58 % du tonnage total commandé dans le seul segment des porte-conteneurs, selon l’organisation professionnelle SEA-LNG.
Dans ce contexte, la coentreprise TotalEnergies-CMA CGM présente un intérêt stratégique qui dépasse le seul cadre commercial. Elle permet à deux groupes français de sécuriser, en amont comme en aval, une infrastructure clé pour l’approvisionnement énergétique du commerce maritime international — un secteur par lequel transitent près de 80 % des échanges mondiaux de marchandises en volume. En intégrant verticalement la production, le transport et la distribution du GNL destiné au soutage, les deux groupes réduisent leur dépendance à des opérateurs tiers sur un maillon logistique appelé à prendre une importance croissante avec la multiplication des flottes bicarburant.
Une position à consolider face à la concurrence internationale
Le marché du soutage GNL reste toutefois disputé au niveau mondial, avec plusieurs acteurs énergétiques internationaux — dont des majors néerlandaise et anglo-saxonnes — engagés dans des projets similaires sur les grands corridors maritimes européens et asiatiques. En misant sur la zone ARA, plaque tournante incontournable du commerce conteneurisé entre l’Europe, l’Asie et les Amériques, TotalEnergies et CMA CGM cherchent à consolider une position de premier plan sur un marché encore en construction, où les positions acquises dans les prochaines années conditionneront largement les parts de marché de la décennie suivante.
La mise en service du nouveau navire-ravitailleur, prévue fin 2028, marquera la première étape opérationnelle concrète de cette alliance. D’ici là, les deux groupes devront finaliser les modalités industrielles et financières de la coentreprise, dont le nom commercial n’a pas encore été officiellement communiqué.
