Longtemps réduit à une note de bas de page dans la guerre commerciale des drones grand public, le fabricant français Parrot signe l’un des retournements industriels les plus notables de la défense tricolore. Selon une information publiée le 29 août par le site spécialisé Forces Operations Blog (FOB), l’entreprise voit son micro-drone Anafi UKR poursuivre son implantation au sein des forces américaines, au point de devenir l’unique fournisseur français inscrit sur la liste « Blue sUAS » du Pentagone — le catalogue des drones autorisés à l’achat par l’administration fédérale américaine.
Un client de choix : les forces spéciales de l’US Air Force
D’après FOB, l’Air Force Special Operations Command (AFSOC), qui regroupe les forces spéciales de l’armée de l’air américaine, envisage l’acquisition de cinq exemplaires de l’Anafi UKR en version XLR, équipés d’une radio militaire MARS à saut de fréquence et d’une liaison 5G. Le drone français est déjà présent dans plusieurs services fédéraux : la Drug Enforcement Administration (DEA) en a acquis onze unités, la 11e division aéroportée quinze, et l’US Coast Guard comme l’US Navy ont également adopté le système. La distribution locale est assurée par l’entreprise américaine W.S. Darley, via Valiant Global Defense Services.
Ce déploiement s’inscrit dans le programme Blue sUAS, lancé en 2020 par la Defense Innovation Unit du Pentagone pour certifier des drones dépourvus de composants d’origine chinoise, en réaction directe à la domination du marché mondial par le géant DJI. Washington a durci ces dernières années les restrictions visant les appareils chinois pour motifs de cybersécurité, ouvrant un espace concurrentiel que peu de fabricants non américains sont parvenus à occuper. Parrot y figure depuis 2025 et reste, selon FOB, le seul acteur français du catalogue.
Un redressement financier spectaculaire
Cette percée militaire n’est pas un épiphénomène : elle constitue le moteur principal du redressement financier du groupe. Dans ses résultats du premier semestre 2026, publiés le 31 juillet, Parrot a affiché un chiffre d’affaires record de 57,3 millions d’euros, en hausse de 71 % sur un an. Le segment des micro-drones professionnels, qui porte l’essentiel de la gamme Anafi UKR, bondit de 134 % à 42,1 millions d’euros, avec des livraisons significatives aux États-Unis mais aussi au Canada, en Australie, en Suisse, aux Pays-Bas, en Finlande et en France. Le second segment, consacré aux solutions pour infrastructures essentielles, reste stable à 15,1 millions d’euros à taux de change constants.
Le résultat opérationnel courant repasse en territoire positif, à 2,6 millions d’euros, contre une perte de 12,9 millions un an plus tôt ; le résultat net suit la même trajectoire, à 2,1 millions d’euros contre -14,4 millions. La direction anticipe une nouvelle croissance à deux chiffres au troisième trimestre, tout en signalant un besoin en fonds de roulement en forte hausse au second semestre — signe d’une montée en cadence industrielle qui reste à financer.
D’une crise existentielle à un pivot défense assumé
Le contraste est frappant avec la trajectoire de l’entreprise dix ans plus tôt. Fondée en 1994, entrée en bourse en 2006, Parrot avait connu son âge d’or entre 2010 et 2015 grâce à ses drones grand public, avant que la concurrence chinoise de DJI ne provoque une crise sévère : 290 suppressions de postes sur 840 annoncées en 2016-2017, cession de la branche automobile à Faurecia, abandon des objets connectés. L’entreprise s’est alors recentrée exclusivement sur les drones professionnels, remportant dès cette période un contrat de 300 micro-drones avec l’armée française, avant de s’implanter chez plusieurs alliés européens.
L’Anafi UKR, conçu à partir des retours d’expérience du conflit en Ukraine, incarne l’aboutissement de ce virage. Le drone a été pensé pour opérer sans dépendance GNSS — un enjeu majeur dans un environnement de brouillage électronique intense —, grâce à un système de navigation par comparaison d’images stéréoscopiques avec une cartographie embarquée. Ses communications reposent sur une radio à saut de fréquence chiffrée en AES-256, sans transmission automatique vers un cloud. Autre choix stratégique : l’appareil est assemblé sans composant d’origine chinoise, avec une partie de la production réalisée en Corée du Sud et aux États-Unis afin de sécuriser sa chaîne d’approvisionnement pour le marché nord-américain — une nuance que Refrance signale, la « souveraineté » revendiquée par Parrot reposant ici sur une diversification hors de Chine plutôt que sur un ancrage industriel entièrement français.
Ce que cela dit de la position française
Le cas Parrot illustre une dynamique plus large : dans un contexte où Washington multiplie les mesures protectionnistes vis-à-vis de ses partenaires industriels, y compris européens, certains segments de niche à forte valeur technologique restent accessibles aux champions non américains — à condition de répondre aux exigences de sécurité et de traçabilité imposées par le Pentagone. Pour l’écosystème français des drones, où Turgis Gaillard, Delair ou encore Exail occupent d’autres segments, la percée de Parrot outre-Atlantique constitue une preuve de concept : une entreprise tricolore, passée près de la disparition, peut redevenir compétitive sur un marché de défense parmi les plus disputés au monde, à condition d’adapter à la fois sa technologie et sa chaîne de production aux contraintes géopolitiques du client.

