Le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que la DGSI confie désormais l’analyse de ses données sensibles à ChapsVision, mettant fin à près de dix ans de recours à l’américain Palantir. Une décision présentée comme une avancée majeure pour la souveraineté numérique française, même si la bascule technique s’annonce longue et délicate.
ChapsVision officiellement choisi par la DGSI pour succéder à Palantir
C’est au moment où se tenaient simultanément le salon Vivatech à Paris et le salon de défense Eurosatory à Villepinte que le gouvernement a choisi de communiquer. Dans une vidéo diffusée mardi 16 juin sur les réseaux sociaux, Sébastien Lecornu a indiqué que la société française ChapsVision avait été retenue par la direction générale de la sécurité intérieure pour se substituer à l’américain Palantir dans le traitement de ses données. Le premier ministre a rattaché cette décision à un mouvement plus large de reconquête numérique, citant la migration des données de santé françaises de Microsoft vers la solution souveraine de Scaleway opérée en avril, ainsi que les tensions provoquées par le blocage, le 12 juin, de l’accès au modèle d’intelligence artificielle Mythos 5 à la demande de Washington. Pour l’exécutif, ces épisodes illustrent les risques d’une dépendance technologique excessive envers des fournisseurs étrangers, fussent-ils alliés.
Pourquoi la DGSI tournait le dos à Palantir depuis plusieurs années
Le logiciel Gotham de Palantir, conçu pour trier et croiser des volumes massifs de données (images, communications, textes), équipe la DGSI depuis décembre 2016, dans le sillage des attentats de novembre 2015. Présenté à l’origine comme une solution transitoire, le contrat a pourtant été renouvelé à trois reprises, en 2019, en 2022 puis en décembre 2025, et devait théoriquement courir jusqu’en 2028. Dès 2018, l’actuel ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, alors patron de la DGSI, évoquait publiquement la nécessité de développer une alternative française ou européenne. Un appel d’offres baptisé OTDH avait ainsi été lancé fin 2021 pour identifier un successeur crédible à Palantir, ChapsVision et l’éditeur Blueway s’étant qualifiés en phase finale, au détriment d’Athea, la coentreprise d’Atos et de Thales. Le précédent renouvellement du contrat, en décembre 2025, avait relancé le débat sur la dépendance technologique de la France, certains observateurs jugeant alors le calendrier de bascule vers ChapsVision encore incertain.
Argonos, la solution de ChapsVision, face à un défi technique de taille
ChapsVision avait déjà remporté, fin 2024, le premier lot de l’appel d’offres OTDH, consacré à la préparation des données. Le second lot, celui du traitement proprement dit, était resté entre les mains de Palantir, la solution française n’étant pas encore jugée suffisamment mature. Devant le Sénat en janvier 2026, Laurent Nuñez justifiait encore la reconduction du contrat américain par l’inachèvement de l’outil souverain équivalent. L’annonce de juin a donc surpris jusque dans les rangs de Palantir, dont les équipes françaises auraient appris la nouvelle par voie de presse. Le groupe américain a réagi en rappelant que son contrat de long terme avec la DGSI demeurait pleinement en vigueur. Côté français, Matignon a précisé que la dernière reconduction de Palantir visait justement à donner le temps de former les équipes et de préparer la migration vers la plateforme Argonos de ChapsVision, un basculement qui devrait s’étaler sur plusieurs années sans calendrier précis communiqué pour l’instant.
ChapsVision, une ascension portée par les acquisitions et la finance française
Avec environ 200 millions d’euros de chiffre d’affaires, ChapsVision reste un nain comparé aux 4,8 milliards de dollars de revenus de Palantir. L’entreprise a été fondée en 2019 par Olivier Dellenbach, polytechnicien qui avait tiré une fortune de la vente de l’éditeur eFront au gestionnaire d’actifs américain BlackRock pour 1,3 milliard d’euros. Contrairement à Palantir, qui a développé sa technologie en interne, ChapsVision a construit son offre à travers une vingtaine d’acquisitions successives, ce qui explique en partie le temps nécessaire pour aboutir à une solution jugée fiable. L’entreprise, désormais bénéficiaire, a levé 350 millions d’euros depuis sa création, dont 85 millions fin 2024 auprès de Tikehau Capital, Qualium Investissement, Bpifrance, Geneo Capital et Jolt Capital. Cette dynamique de croissance se traduit aussi dans l’organisation du groupe, qui s’est récemment dotée d’un directeur général Groupe pour structurer son expansion à l’international. Olivier Dellenbach conserve la majorité du capital, mais le partenariat noué en septembre 2025 avec Alcatel Lucent Enterprise, société à capitaux chinois, a interrogé sur la cohérence du positionnement souverain affiché par ChapsVision. L’entreprise a par ailleurs perdu, fin 2025, le marché de la Plateforme nationale d’interceptions judiciaires, repris par une solution développée directement par le ministère de la justice.
L’Allemagne avait précédé la France en choisissant ChapsVision
La France n’est pas le premier pays à faire confiance à ChapsVision pour s’émanciper de Palantir. Les chaînes publiques régionales allemandes WDR et NDR, ainsi que le quotidien Süddeutsche Zeitung, ont révélé en mai que l’Office fédéral allemand pour la protection de la Constitution avait retenu Argonos comme outil d’analyse de données. Une décision motivée par la volonté d’éviter le recours à Palantir, dont le logiciel reste utilisé par les forces de police de Hesse, de Bavière et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Ce choix allemand conforte la crédibilité de ChapsVision sur un marché européen de la sécurité encore largement dominé par les acteurs américains.
ChapsVision, nouveau pilier de la souveraineté numérique et stratégique française
Au-delà du seul ministère de l’intérieur, la plateforme Argonos a vocation à devenir un socle technologique mutualisé pour d’autres administrations confrontées à des besoins critiques de traitement de la donnée. Ce choix s’inscrit dans une séquence plus large de reconquête de la souveraineté numérique française, entre migration des données de santé vers un hébergeur national et inquiétudes croissantes face à la capacité de fournisseurs étrangers à restreindre l’accès à leurs technologies, comme l’a illustré le blocage du modèle Mythos 5. En misant sur ChapsVision pour un sujet aussi sensible que le renseignement intérieur, l’État français affiche sa volonté de réduire sa dépendance stratégique aux acteurs américains, quitte à accepter une transition technique longue et un partenaire encore loin d’avoir l’envergure de Palantir. Reste à savoir si cette ambition de souveraineté résistera aux zones grises capitalistiques, comme le rapprochement de ChapsVision avec des intérêts chinois, qui pourraient à leur tour nourrir de nouveaux débats sur l’indépendance réelle des outils numériques de l’État.


