À l’occasion de la visite à Paris du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman, CMA CGM a signé le 24 août un contrat de 434 millions de dollars pour développer un nouveau terminal au port de Djedda, sur la mer Rouge. Un accord qui s’inscrit dans une reconfiguration plus large des routes maritimes du groupe marseillais, contraint depuis plusieurs mois de composer avec la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz.
CMA CGM investit dans le port de Djedda pour muscler ses capacités portuaires
L’Élysée a annoncé lundi la signature d’un contrat entre CMA CGM et l’exploitant Red Sea Gateway Terminal pour le développement du port de Djedda. L’opération, chiffrée à 434 millions de dollars (environ 372 millions d’euros), prévoit la création d’un nouveau terminal doté de postes à quai en eaux profondes, capables d’accueillir les plus grands porte-conteneurs en circulation. Selon CMA CGM, cet investissement au port de Djedda doit ajouter près de 2,6 millions d’EVP de capacité annuelle de manutention, une hausse substantielle pour l’un des principaux points d’entrée maritimes du royaume saoudien.
Dans son communiqué, le groupe marseillais présente ce partenariat comme un accroissement des capacités portuaires qui renforce le rôle de l’Arabie saoudite en tant que «hub mondial du commerce et de la logistique». Pour CMA CGM, le port de Djedda devient ainsi un point d’appui supplémentaire dans une région du monde où le groupe a multiplié les investissements ces dernières années, du Kenya à l’Afrique de l’Est.
Alstom rejoint CMA CGM dans la moisson d’accords bilatéraux signés à Paris
Le contrat au port de Djedda n’est pas la seule annonce industrielle de cette visite officielle. Alstom a signé avec la commission royale de Riyad un accord de 500 millions d’euros portant sur la fourniture de rames supplémentaires pour les lignes 3 et 6 du métro de la capitale saoudienne. Le groupe ferroviaire français a également conclu un accord pour la construction d’une usine d’assemblage de rames destinée à la future ligne 7 du métro de Riyad. Au total, les contrats signés entre la France et l’Arabie saoudite lundi avoisinent le milliard d’euros, associant deux fleurons industriels tricolores, CMA CGM dans le maritime et Alstom dans le ferroviaire, à la stratégie d’infrastructures du royaume.
CMA CGM adapte ses routes face à la crise persistante du détroit d’Ormuz
Le calendrier de cette signature n’est pas neutre. Le trafic maritime dans le Golfe reste compliqué par la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient fin février. Ce passage stratégique, par lequel transite historiquement une part majeure des flux énergétiques mondiaux, a contraint plusieurs armateurs à revoir leurs itinéraires. CMA CGM avait déjà réagi à cette situation en mettant en place des corridors terrestres alternatifs pour continuer à desservir les pays du Golfe sans emprunter le détroit, une manœuvre logistique détaillée par Refrance.fr dans son enquête sur le déploiement de corridors terrestres par CMA CGM pour contourner le détroit d’Ormuz.
Dans ce contexte, le renforcement du port de Djedda, situé sur la mer Rouge et donc à l’écart du détroit d’Ormuz, prend tout son sens stratégique. En consolidant ses capacités sur la façade occidentale de la péninsule Arabique, CMA CGM se dote d’un point d’ancrage supplémentaire moins exposé aux tensions du Golfe persique. Cette diversification géographique fait écho à la hausse des coûts logistiques déjà observée par le groupe, qui avait dû instaurer une surtaxe carburant exceptionnelle pour absorber l’envolée des prix de l’énergie liée à l’instabilité régionale, comme l’a rapporté Refrance.fr à propos de la surtaxe carburant appliquée par CMA CGM face aux tensions au Moyen-Orient.
Le contrat CMA CGM s’inscrit dans la stratégie saoudienne de contournement d’Ormuz
Le renforcement du port de Djedda ne relève pas seulement d’une logique commerciale portée par CMA CGM : il rejoint une volonté saoudienne ancienne de réduire sa dépendance au détroit d’Ormuz. Depuis les années 1980, le royaume dispose du Petroline, un oléoduc Est-Ouest long d’environ 1 200 kilomètres qui relie les champs pétroliers d’Abqaïq, dans la province orientale, au port de Yanbu, sur la mer Rouge. Conçu à l’origine pour contourner un blocage éventuel du détroit, cet ouvrage a vu sa capacité étendue ces derniers mois par Saudi Aramco, jusqu’à sept millions de barils par jour, précisément dans le contexte de la crise actuelle au Moyen-Orient.
Cette bascule vers la façade occidentale du royaume dépasse le seul secteur pétrolier. En consolidant ses infrastructures portuaires sur la mer Rouge, Riyad cherche à sécuriser l’ensemble de ses flux commerciaux, pas uniquement énergétiques, en cas de nouvelle fermeture prolongée d’Ormuz. Le contrat signé avec CMA CGM au port de Djedda s’insère ainsi dans cette dynamique de diversification stratégique, offrant au royaume une capacité conteneurisée supplémentaire sur un axe maritime jugé moins vulnérable aux tensions avec l’Iran.
Souveraineté maritime : ce que révèle l’ancrage de CMA CGM en mer Rouge
Au-delà du seul contrat commercial, l’accord signé au port de Djedda illustre une dynamique plus large de sécurisation des routes maritimes françaises face à l’instabilité du Moyen-Orient. Pour un armateur dont l’activité dépend directement de la fluidité des grands axes de transport, la capacité à répartir ses points d’ancrage entre plusieurs façades maritimes constitue un enjeu de résilience autant que de compétitivité. En renforçant sa présence sur la mer Rouge tout en maintenant des corridors terrestres alternatifs vers le Golfe, CMA CGM réduit sa dépendance à un point de passage unique et particulièrement exposé aux tensions géopolitiques.
Cette logique de diversification rejoint les préoccupations exprimées à plusieurs reprises par les autorités françaises quant à la sécurisation des flux énergétiques et commerciaux transitant par le détroit d’Ormuz. Elle rappelle aussi que la souveraineté économique française ne se joue pas seulement sur le sol national : elle se construit également à travers la capacité des groupes tricolores, à l’image de CMA CGM, à sécuriser leurs infrastructures et leurs routes commerciales à l’étranger, loin des points de fragilité identifiés par les états-majors et les diplomaties occidentales.
