Alors que la course mondiale à l’intelligence artificielle s’intensifie entre les États-Unis et la Chine, un noyau d’entreprises françaises impose progressivement sa marque sur cette technologie stratégique. De l’énergie à l’informatique haute performance, en passant par le cloud, l’électrification des bâtiments et la valorisation de la chaleur industrielle, six sociétés tricolores illustrent la diversité des savoir-faire nationaux mobilisés autour de l’intelligence artificielle.
Le marché mondial de l’intelligence artificielle a franchi, en 2026, un nouveau seuil d’intensité concurrentielle. Les investissements colossaux consentis par les géants américains et les ambitions chinoises replacent la question de la souveraineté technologique au centre des priorités économiques françaises et européennes. Dans ce contexte, la France dispose d’atouts industriels réels : un champion national de l’intelligence artificielle générative, des infrastructures énergétiques de premier plan, un savoir-faire reconnu dans l’électronique et les data centers, ainsi qu’une expertise singulière dans la gestion thermique des installations industrielles.
Ces six entreprises — Schneider Electric, OVHcloud, Mistral AI, Legrand, Enogia et 2CRSI — n’occupent pas la même place dans la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle. Certaines conçoivent directement des modèles, d’autres fournissent l’infrastructure de calcul, l’énergie ou le refroidissement indispensables à son fonctionnement. Toutes participent, chacune à leur échelle, à la constitution d’un écosystème français capable de peser face aux hyperscalers américains et aux ambitions asiatiques.
Schneider Electric, pilier industriel de l’intelligence artificielle énergétique
Schneider Electric occupe une position singulière dans l’écosystème de l’intelligence artificielle : le groupe ne développe pas de modèles, mais fournit l’infrastructure énergétique sans laquelle aucun centre de données ne pourrait fonctionner. Onduleurs, systèmes de distribution électrique, équipements de refroidissement et suites logicielles de pilotage énergétique constituent le socle sur lequel reposent les capacités de calcul dédiées à l’entraînement et à l’inférence des modèles d’intelligence artificielle. Cette exposition directe à l’explosion des besoins en puissance des data centers a placé le groupe français parmi les valeurs les plus suivies du CAC 40 sur le segment de l’intelligence artificielle.
Les résultats du début d’année 2026 illustrent cette dynamique : un chiffre d’affaires trimestriel record de 9,77 milliards d’euros, porté par une activité Gestion de l’énergie en croissance de 12,8 % organique, tirée directement par la demande explosive des data centers à l’ère de l’intelligence artificielle. L’Amérique du Nord a enregistré une progression particulièrement vigoureuse de ses ventes, confirmant l’appétit des opérateurs de centres de données pour les solutions du groupe rueil-malmaisonnais.
Au-delà de la fourniture d’équipements, Schneider Electric a franchi une étape stratégique en annonçant, fin juin 2026, l’acquisition de Cognite, éditeur norvégien de logiciels de données et d’intelligence artificielle industrielle, pour une valeur d’entreprise de 3,1 milliards de dollars. Cette opération vise à doter sa filiale Aveva d’une base de données suffisamment fiable et contextualisée pour permettre à des systèmes d’intelligence artificielle d’intervenir directement dans les opérations industrielles réelles, et non plus seulement dans de simples tableaux de bord. Le groupe combine ainsi son expertise historique dans la gestion de l’énergie avec des investissements ciblés en intelligence artificielle et en apprentissage automatique, pour accompagner la décarbonation et la numérisation de l’industrie.

OVHcloud, l’ambition française de l’intelligence artificielle souveraine
Longtemps cantonné à un rôle d’hébergeur vendant de la puissance de calcul, OVHcloud change de dimension. Sous l’impulsion du retour d’Octave Klaba à la présidence-direction générale, le groupe roubaisien a engagé un virage stratégique majeur : ne plus seulement louer de la capacité de calcul aux acteurs de l’intelligence artificielle, mais développer ses propres modèles. Ce retour aux commandes opérationnelles du fondateur s’inscrit dans un plan stratégique 2026-2030 baptisé « Step Ahead », conçu pour ne pas laisser le marché du cloud européen se faire happer par les géants américains focalisés sur l’intelligence artificielle. L’acquisition, finalisée en mars 2026, de la start-up française Dragon LLM a permis à OVHcloud de lancer officiellement sa division AI Lab, spécialisée dans l’optimisation de grands modèles de langage. La baisse spectaculaire des coûts d’entraînement d’un modèle de pointe, désormais estimés entre 150 et 200 millions d’euros contre près d’un milliard il y a quelques années, rend cette ambition crédible. OVHcloud affirme vouloir entraîner sa propre famille de modèles d’intelligence artificielle, avec l’intention de les rendre open source une fois qu’ils atteindront le niveau de performance requis. Cette stratégie positionne désormais le groupe comme un concurrent potentiel de Mistral AI sur la scène européenne de l’intelligence artificielle.
Sur le plan financier, OVHcloud a publié une marge d’EBITDA ajusté record de 40,9 % au premier semestre de son exercice 2026, tout en se positionnant sur des marchés à forte valeur ajoutée : un consortium associant OVHcloud, DEEP (POST Luxembourg) et Clever Cloud a été sélectionné par la Commission européenne pour fournir un cloud souverain aux institutions de l’Union européenne. Une offre dédiée à la Défense et aux administrations européennes, certifiée SecNumCloud 3.2, complète ce repositionnement autour d’une intelligence artificielle véritablement souveraine.

Mistral AI, le fer de lance français de l’intelligence artificielle générative
Impossible d’évoquer l’intelligence artificielle française sans citer Mistral AI, qui s’est imposée en un peu plus de deux ans comme l’unique décacorne française, valorisée à plusieurs dizaines de milliards d’euros. La jeune pousse parisienne a franchi une nouvelle étape le 21 juillet 2026 en signant avec Microsoft un accord de plusieurs milliards de dollars portant sur de la capacité de calcul supplémentaire hébergée sur Azure en Europe, le déploiement de milliers de GPU Nvidia et la distribution de ses modèles dans Microsoft Foundry et Copilot Studio. Ce partenariat, précisément, ne s’accompagne d’aucune nouvelle prise de participation de Microsoft au capital de Mistral AI, une distinction que la direction du groupe américain a tenu à clarifier. L’accord permet néanmoins à Mistral AI de disposer des moyens matériels nécessaires à ses ambitions, dans un secteur où l’accès à la puissance de calcul conditionne directement la compétitivité des modèles d’intelligence artificielle.
Sur le terrain industriel, l’entreprise dirigée par Arthur Mensch multiplie les partenariats stratégiques avec les grands groupes français. Airbus a ainsi signé un accord de partenariat stratégique avec Mistral AI en mai 2026 pour intégrer l’intelligence artificielle au cœur de ses opérations industrielles, de l’aviation commerciale aux applications militaires. Catherine Jestin, vice-présidente exécutive digital chez Airbus, a souligné que ce rapprochement «ouvre la voie au déploiement de cas d’usage à fort impact d’une IA de confiance». Le ministère des Armées a par ailleurs notifié un accord-cadre à Mistral AI pour sécuriser l’accès des forces françaises à des modèles d’intelligence artificielle générative maîtrisés nationalement, tandis que la France et l’Allemagne ont engagé, avec SAP, un partenariat public-privé pour bâtir une infrastructure d’intelligence artificielle souveraine au service des administrations publiques.
Pour financer sa croissance, Mistral AI a sécurisé en mars 2026 une dette de 830 millions de dollars afin d’exploiter son premier centre de données français à Bruyères-le-Châtel, dans l’Essonne, avec l’objectif d’atteindre une capacité de calcul d’un gigawatt à l’horizon des prochaines années. Une trajectoire de financement qui traduit le passage d’une logique de recherche à une logique d’infrastructure physique lourde, seule à même de garantir une intelligence artificielle réellement autonome sur le plan capacitaire.

Legrand, l’intelligence artificielle au service du bâtiment connecté
Spécialiste mondial des infrastructures électriques et numériques du bâtiment, Legrand a très tôt intégré l’intelligence artificielle à sa stratégie produit, via son programme Eliot dédié aux objets connectés. Le groupe limousin mise sur l’apprentissage automatique, la reconnaissance vocale et la reconnaissance d’images pour transformer ses équipements en briques d’un bâtiment auto-apprenant, capable d’ajuster son fonctionnement aux habitudes réelles de ses occupants. Sa collaboration avec la start-up Craft AI a permis d’agréger les données issues des produits connectés du bâtiment afin d’en tirer des scénarios d’usage automatisés, une illustration concrète de la manière dont l’intelligence artificielle irrigue désormais les infrastructures du quotidien.
Mais c’est surtout sur le segment des centres de données que Legrand tire aujourd’hui parti de l’essor de l’intelligence artificielle. Le groupe a multiplié les acquisitions ciblées dans ce domaine en 2026, avec notamment les rachats de Keydak en Chine et de TES au Royaume-Uni, spécialisés dans les équipements de racks et de distribution électrique pour data centers. Cette stratégie de croissance externe s’est traduite par une progression des ventes de 18 % au premier trimestre 2026, portée à la fois par la croissance organique et par les acquisitions bolt-on réalisées dans les centres de données et la transition énergétique. Comme Schneider Electric, Legrand illustre la manière dont l’intelligence artificielle profite indirectement, mais massivement, aux équipementiers électriques français dont les produits sous-tendent l’explosion des infrastructures de calcul.

Enogia, l’allié thermique de l’intelligence artificielle énergivore
À rebours des géants cotés, Enogia illustre la capacité d’innovation des PME industrielles françaises face aux défis posés par l’intelligence artificielle. Basée à Marseille, l’entreprise conçoit des micro-turbomachines permettant de valoriser la chaleur fatale — cette chaleur perdue par les processus industriels — pour la convertir en électricité verte, dès 70°C. Or l’un des effets collatéraux les moins visibles de l’essor de l’intelligence artificielle est justement la production massive de chaleur par les data centers : selon l’ADEME, ces infrastructures représentent 43 % des sources de chaleur fatale exploitables en dehors de l’industrie traditionnelle.
Cette convergence place Enogia dans une position singulière : ses solutions technologiques, initialement conçues pour l’industrie, le maritime et la géothermie, trouvent un débouché naturel dans la valorisation thermique des centres de calcul dédiés à l’intelligence artificielle. Le 1er juillet 2026, l’entreprise a inauguré une nouvelle usine à Marseille pour soutenir une croissance réalisée à «91% de nos ventes se concrétisent à l’export», et vise, avec son plan « Turbo 2028 », 25 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2028. Enogia travaille également, pour 2027, au développement d’un pilote de machine d’une puissance comprise entre 300 kilowatts et 3 mégawatts électriques, un segment de puissance directement pertinent pour les besoins croissants de récupération thermique des centres de données dédiés à l’intelligence artificielle.
L’exemple d’Enogia rappelle une réalité souvent négligée dans les débats sur l’intelligence artificielle : sa croissance exponentielle génère des externalités énergétiques considérables, et les entreprises françaises capables de les valoriser occupent un maillon stratégique de la chaîne de valeur, loin des projecteurs braqués sur les seuls concepteurs de modèles.

2CRSI, le fournisseur strasbourgeois des serveurs d’intelligence artificielle
Fabricant strasbourgeois de serveurs haute performance, 2CRSI a connu l’une des trajectoires boursières les plus spectaculaires du marché français, portée par la demande mondiale en infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle. L’entreprise, qui évoluait sous le seuil symbolique d’un euro en Bourse fin 2023 après la déroute de son principal client de l’époque, a vu son titre progresser de plus de 3 000 % en trois ans, porté par le succès de ses serveurs économes en énergie destinés aux data centers.
En février 2026, 2CRSI a signé un contrat de 140 millions d’euros pour fournir des serveurs d’intelligence artificielle à un client canadien, dans le cadre du déploiement de capacités cloud dédiées à l’intelligence artificielle au Japon. L’infrastructure repose sur les serveurs Godì 1.8E2D du groupe, conçus autour des puces Nvidia B300, présentées comme les plus puissantes actuellement disponibles pour l’inférence en intelligence artificielle. Ce contrat sécurise un chiffre d’affaires annuel supérieur à 300 millions d’euros pour le groupe alsacien, qui vise désormais le milliard d’euros de chiffre d’affaires à moyen terme selon plusieurs analystes financiers.
2CRSI a par ailleurs officialisé, en juillet 2026, sa participation en tant que membre fondateur du consortium européen « ÆTHER », réunissant des acteurs de l’industrie, de l’énergie et du cloud autour des infrastructures d’intelligence artificielle de nouvelle génération. Le groupe a également dû répondre publiquement, le même mois, à des accusations d’un vendeur à découvert portant sur le montage de certains de ses contrats internationaux, qu’il conteste avec fermeté ; la certification de ses comptes annuels, attendue fin octobre 2026, devrait permettre de clarifier ce point de vigilance pour les investisseurs suivant ce dossier sensible du secteur de l’intelligence artificielle.

Souveraineté numérique : l’enjeu qui unit ces entreprises françaises de l’intelligence artificielle
Au-delà de leurs métiers respectifs, ces six entreprises partagent un même horizon stratégique : celui d’une intelligence artificielle qui ne soit pas intégralement pilotée depuis les États-Unis ou la Chine. Schneider Electric et Legrand fournissent l’énergie et les infrastructures physiques indispensables aux data centers. OVHcloud et Mistral AI portent l’ambition d’une intelligence artificielle conçue, entraînée et hébergée en Europe, avec des garanties de sécurité adaptées aux administrations et aux secteurs sensibles. Enogia et 2CRSI, plus discrets mais tout aussi stratégiques, apportent respectivement les briques thermiques et matérielles sans lesquelles aucune souveraineté technologique ne peut exister durablement.
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte où la dépendance aux infrastructures et aux composants américains — puces Nvidia, architectures cloud, briques logicielles — reste une réalité structurelle pour l’ensemble de l’écosystème européen de l’intelligence artificielle, y compris pour ses champions les plus avancés. La véritable souveraineté ne se décrète donc pas : elle se construit dépendance par dépendance, à travers des investissements industriels de long terme, des choix d’architecture technique assumés et une volonté politique de financer les infrastructures de calcul sur le territoire national. Les six entreprises françaises présentées ici illustrent, chacune à leur manière, cette ambition d’une intelligence artificielle qui reste, autant que possible, maîtrisée depuis la France et l’Europe.


