Avec Israël-Palestine, une idée de paix, Hakim El Karoui s’attaque à l’un des conflits les plus figés du paysage international. Son point de départ est frontal : la solution à deux États, répétée depuis des décennies comme un mantra diplomatique, a perdu sa substance politique. Entre l’expansion des colonies, la fragmentation territoriale palestinienne et la radicalisation des acteurs, le cadre d’Oslo ne correspond plus aux réalités du terrain.
Plutôt que de proposer une variation de plus sur un schéma épuisé, l’auteur tente un déplacement conceptuel.
La fin d’un modèle diplomatique
El Karoui pose un constat sévère : depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin, la dynamique de paix s’est progressivement effondrée. Les gouvernements israéliens successifs ont consolidé la présence en Cisjordanie, tandis que le Hamas a ancré sa stratégie dans la confrontation armée. La violence du 7 octobre et la guerre à Gaza ont encore creusé l’abîme.
Dans ce contexte, la formule « deux États, un même territoire » ne relève plus d’une négociation en cours, mais d’une référence diplomatique devenue incantatoire.
L’intérêt du livre réside dans cette lucidité initiale : il ne s’agit pas de sauver un processus moribond, mais d’interroger ses présupposés.
Penser la souveraineté autrement
Géographe de formation, Hakim El Karoui propose de déplacer le centre de gravité du débat. Plutôt que de raisonner exclusivement en termes de lignes frontalières et de partage physique du sol, il explore une approche fondée sur les peuples et les droits politiques.
Son raisonnement s’appuie sur des comparaisons internationales : ex-Yougoslavie, Irlande du Nord, Timor oriental, Colombie. L’idée n’est pas de transposer mécaniquement ces modèles, mais d’en tirer des principes : médiation internationale robuste, garanties de sécurité, architectures institutionnelles hybrides, mise en commun de certaines compétences.
L’hypothèse centrale est audacieuse : dans un espace où les populations sont entremêlées et les territoires imbriqués, la souveraineté pourrait être pensée comme partagée, superposée ou coordonnée, plutôt que strictement divisée.
Une proposition politique plus qu’un plan technique
Le livre ne fournit pas une feuille de route détaillée, mais un cadre intellectuel. Il insiste sur la nécessité de redéfinir les institutions de sécurité, de garantir les droits civiques et de dépasser la logique purement territoriale.
Cette posture a un mérite : elle reconnaît que la question israélo-palestinienne n’est pas seulement une affaire de frontières, mais de reconnaissance mutuelle et d’architecture politique.
Cependant, certaines interrogations demeurent. Comment convaincre des sociétés profondément traumatisées d’accepter une souveraineté partagée ? Quelle légitimité pour une médiation internationale dans un contexte de défiance accrue ? Et surtout, quelle capacité réelle des dirigeants actuels à porter un tel projet ?
Un ouvrage utile dans le débat stratégique européen
Pour un lecteur français ou européen, l’intérêt du livre dépasse le seul conflit israélo-palestinien. Il interroge plus largement la manière dont les conflits territoriaux contemporains peuvent être résolus dans un monde où les identités, les diasporas et les interdépendances brouillent les schémas classiques de l’État-nation.
À l’heure où la diplomatie européenne cherche à exister entre Washington, Moscou et les puissances régionales, cette réflexion sur la souveraineté partagée et les dispositifs de médiation offre des pistes stimulantes.
Israël-Palestine, une idée de paix n’apporte pas de solution miracle. Mais il a le mérite de refuser la résignation et de rouvrir un champ de pensée que la répétition des crises avait figé.
Dans un conflit saturé de passions, ce déplacement intellectuel constitue déjà, en soi, un acte politique.


