Près de vingt ans après la crise financière mondiale de 2008, un débat que l’on croyait tranché refait surface au cœur des grandes capitales économiques : faut-il desserrer l’étau réglementaire qui encadre les banques ? Sous couvert de compétitivité et de soutien à l’activité, plusieurs régulateurs envisagent un assouplissement des exigences en fonds propres, ravivant les craintes d’un retour aux fragilités systémiques d’hier.
Un cadre international théoriquement harmonisé
Depuis la crise financière, la régulation bancaire repose sur les accords de Bâle, conçus pour imposer des normes minimales communes en matière de solvabilité. L’objectif est clair : éviter les distorsions de concurrence et renforcer la résilience du système financier mondial. En pratique, toutefois, la mise en œuvre du cadre dit de « Bâle III » laisse une large marge d’interprétation aux autorités nationales.
Cette flexibilité explique les différences observées entre régions. La Commission européenne et la Banque d’Angleterre ont ainsi retardé certains volets clés du dispositif, notamment ceux concernant les activités de marché, préférant attendre les orientations prises outre-Atlantique.
États-Unis et Europe : des ratios comparables, des réalités différentes
Sur le papier, les grandes banques américaines et européennes affichent des ratios de fonds propres similaires. Aux États-Unis, la Réserve fédérale impose aux principaux établissements de Wall Street des ratios CET1 compris entre 10,9 % et 11,8 %. En zone euro, les grandes banques doivent maintenir en moyenne un niveau équivalent, légèrement supérieur à 11 %, sous le contrôle de la BCE. Au Royaume-Uni, le ratio implicite tourne autour de 11 %.
Mais cette comparaison est trompeuse. Les règles de calcul diffèrent sensiblement, notamment sur la pondération des risques. Les banques américaines ne peuvent pas utiliser de modèles internes pour ajuster ces pondérations, ce qui tend paradoxalement à rendre leurs contraintes plus strictes sur certains actifs. À l’inverse, les banques européennes conservent davantage d’hypothèques dans leurs bilans, ce qui modifie profondément la nature du risque.
Le virage américain sous Donald Trump
C’est aux États-Unis que le mouvement de détente réglementaire est le plus marqué. Sous l’impulsion de l’administration de Donald Trump, les autorités bancaires cherchent à réécrire certaines règles héritées de l’après-crise. La Réserve fédérale, notamment sous l’influence de sa vice-présidente Michelle Bowman, travaille à une refonte des exigences de Bâle III, à un allègement de la surtaxe imposée aux banques systémiques et à une révision des tests de résistance annuels.
Résultat attendu : une hausse significative du capital « excédentaire » des banques américaines. Selon certaines estimations, cela pourrait dégager jusqu’à 1 000 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire. Rien ne garantit toutefois que ces marges soient effectivement orientées vers l’économie réelle, plutôt que vers les dividendes ou les acquisitions.
Europe et Japon : prudence stratégique
Face à cette offensive américaine, l’Europe, le Royaume-Uni et le Japon avancent avec davantage de retenue. La BCE a proposé fin 2025 de simplifier la structure des coussins de fonds propres sans réduire leur niveau global. À Londres, la Banque d’Angleterre a abaissé son estimation globale des besoins en capital du système, tout en soulignant le caractère mesuré de cette évolution.
Au Japon, le cadre de Bâle III est désormais pleinement appliqué aux grandes banques, après plusieurs reports liés aux crises récentes. L’approche reste clairement orientée vers la stabilité plutôt que vers une dérégulation compétitive.
Au-delà des chiffres, la question du contrôle
La solidité du système bancaire ne dépend pas uniquement des ratios. En Suisse, par exemple, le durcissement de la définition du capital a suscité de vives réactions, notamment de la part d’UBS. Au Royaume-Uni, le cantonnement des activités de banque de détail illustre une autre approche, plus structurelle, du risque bancaire.
Pour de nombreux économistes, la clé réside moins dans le niveau des fonds propres que dans l’intensité du contrôle exercé par les superviseurs. Aux États-Unis, le signal politique envoyé aujourd’hui – celui d’un allègement de la pression réglementaire – alimente les inquiétudes. Dans un contexte de valorisations financières élevées et de tensions géopolitiques persistantes, l’assouplissement des règles pose une question centrale : la mémoire de la crise de 2008 est-elle déjà en train de s’effacer ?


