Les secousses politiques à Paris intéressent peu les investisseurs obligataires. Pour eux, l’essentiel est ailleurs : la trajectoire des finances publiques et la capacité de la France à démontrer, enfin, une soutenabilité crédible de sa dette dans un contexte de remontée des taux longs.
Au-delà du politique, l’arithmétique budgétaire
La dette publique française atteint 3 345,4 Md€ au premier semestre 2025, soit 114 % du PIB, en hausse par rapport à fin 2024. Surtout, la charge d’intérêts s’envole : environ 58 Md€ en 2024 et 67 Md€ attendus en 2025, soit près de 2 % du PIB et désormais le deuxième poste du budget de l’État derrière l’Éducation. Chaque point de taux qui persiste renchérit mécaniquement la facture, avec des dizaines de milliards potentiels sur dix ans. Autrement dit, même sans dérapage conjoncturel, l’inertie des intérêts pèse lourd dans l’équation.
Dans ce contexte, l’OAT à 10 ans a touché 3,5 % la semaine passée, un niveau quasi inédit depuis la crise de la zone euro, quand l’échéance à 30 ans a franchi 4,5 %. La tendance est européenne : le Bund 10 ans évolue autour de 2,8 % (3,4 % à 30 ans), et le Royaume-Uni a vu ses Gilts 30 ans flirter avec 5,7 % (4,8 % sur 10 ans). Les primes de risque remontent à la faveur d’une dérive budgétaire généralisée et d’une pentification des courbes.
Taux en hausse : un répit de maturité, mais un arbitrage défavorable
La bonne nouvelle française tient à la maturité moyenne de la dette, supérieure à huit ans : l’Agence France Trésor n’est pas contrainte de tout refinancer dans l’urgence. Mais cette « ligne de temps » n’annule pas le risque d’arbitrage des investisseurs : si le spread OAT-Bund à 10 ans reste contenu (moins de 80 pb), c’est aussi parce que l’Allemagne, actif de référence « sans risque », sert désormais un rendement suffisamment attractif pour capter une partie de l’épargne au détriment des titres français. En clair, la France doit en faire davantage pour justifier son différentiel : une trajectoire budgétaire détaillée, crédible et mise en œuvre sans dérapage.
À l’international, un autre facteur nourrit la hausse des taux réels : les doutes sur l’indépendance des banques centrales. Les pressions politiques explicites sur la Fed – jusqu’à la volonté d’écarter certains gouverneurs jugés trop « faucons » – fragilisent l’ancrage des anticipations d’inflation et gonflent la prime de terme sur le long de la courbe. Même si ces débats se jouent à Washington, leurs effets se diffusent sur toutes les dettes souveraines avancées, France comprise.
Notation, déficit et cap à tenir
Les marchés regarderont moins l’issue d’un vote parlementaire que le calendrier des agences et, surtout, la substance des mesures. Fitch doit rendre son verdict en premier, suivie de Moody’s le 24 octobre puis de S&P le 28 novembre : à court terme, une mise « en attente » est plausible, dans l’attente de signaux concrets. Au-delà, tout dépendra d’une trajectoire chiffrée, de jalons annuels, et d’un mécanisme de correction automatique en cas d’écart.
Les fondamentaux ne sont pas sans atouts : la dette française est élevée, mais adossée à une épargne nationale abondante. Et si le déficit cumulé du gouvernement atteignait –142 Md€ fin juillet – plus que prévu – il s’améliore par rapport à 2024. Pour autant, l’arbitrage est clair : tant que les taux resteront durablement plus hauts, l’ajustement budgétaire ne peut plus être repoussé. Peu importe que l’équilibre soit promis pour 2029 ou 2032 : ce qui fera foi, c’est la clarté de la trajectoire et la capacité à s’y tenir, y compris lorsque la conjoncture se retourne.
