Le double séisme qui a frappé le Venezuela début juillet 2026, faisant près de 3 800 morts et infligeant des pertes évaluées à 6,7 milliards de dollars par les Nations unies, a remis sur le devant de la scène un contentieux financier vieux de plusieurs années : quelque 30 tonnes d’or vénézuélien sont immobilisées à la Banque d’Angleterre au titre des sanctions internationales. La présidente par intérim Delcy Rodriguez a formellement demandé au roi Charles III de débloquer cet or pour financer la reconstruction. Un bras de fer qui illustre les limites de la souveraineté monétaire des États sous embargo.
L’or vénézuélien à la Banque d’Angleterre : une pratique courante, devenue un levier de pression
Comme de nombreux États souverains, le Venezuela a historiquement déposé une partie de ses réserves d’or auprès de la Banque d’Angleterre, établissement londonien qui joue depuis des siècles le rôle de conservateur de référence pour les banques centrales mondiales. Cette pratique, commune à une soixantaine de pays, répond à des impératifs de sécurité, de liquidité et de crédibilité financière internationale. Caracas y avait entreposé environ 30 tonnes de métal précieux, représentant une valeur de l’ordre de 1,8 à 2 milliards de dollars aux cours actuels. Lorsque le Royaume-Uni a rejoint le régime de sanctions visant le Venezuela à compter de 2019, ces réserves ont été gelées. Londres a justifié ce gel par le refus de reconnaître Nicolas Maduro comme président légitime, lui préférant Juan Guaidó, alors soutenu par une coalition occidentale. Depuis, malgré plusieurs requêtes déposées par Caracas devant les tribunaux britanniques, les juges ont systématiquement confirmé le maintien du gel, estimant que la question de la légitimité gouvernementale relevait de la politique étrangère de l’État britannique, non du droit commercial.
Un précédent juridique établi, une demande humanitaire inédite
Le Venezuela avait déjà tenté d’obtenir le déblocage de cet or lors de la crise sanitaire du Covid-19, invoquant des besoins humanitaires urgents. La Cour suprême britannique avait alors refusé, confirmant en 2021 que les juridictions du Royaume-Uni ne pouvaient ignorer la position officielle de leur gouvernement sur la légitimité de l’exécutif vénézuélien. La demande formulée par Delcy Rodriguez au roi Charles III le 8 juillet 2026 s’inscrit dans une démarche différente : en s’adressant directement au chef de l’État, la présidente par intérim — elle-même reconnue par Washington depuis la capture de Nicolas Maduro en janvier 2026 — contourne le terrain judiciaire pour placer le débat sur le registre diplomatique et moral. Parallèlement, le ministre des Affaires étrangères Yvan Gil a réclamé lors d’une réunion de l’OCHA la libération de l’ensemble des avoirs vénézuéliens gelés à travers le monde, afin de faire face à une catastrophe dont les Nations unies estiment qu’elle représente 6 % du PIB national. Les États-Unis ont déjà suspendu pour quatre mois une partie de leurs sanctions économiques pour ne pas entraver les opérations de secours.
L’or vénézuélien au cœur d’une restructuration de dette historique
Ce contentieux sur l’or s’inscrit dans un contexte financier plus large d’une exceptionnelle complexité. Le Venezuela doit gérer une dette souveraine estimée à plus de 60 milliards de dollars en défaut, impliquant à la fois l’État et sa compagnie pétrolière nationale PDVSA. Les grandes banques d’investissement, dont Lazard et Centerview, se disputent le mandat de conseil pour piloter cette restructuration, l’une des plus complexes jamais engagées à l’échelle souveraine. Dans ce contexte, les réserves d’or immobilisées à Londres représentent un actif stratégique que Caracas ne peut mobiliser ni comme garantie, ni comme levier de négociation avec ses créanciers. Le déblocage de ces tonnes d’or constituerait donc un signal politique fort sur la trajectoire de normalisation du pays, au-delà du seul enjeu humanitaire immédiat.
La souveraineté monétaire des États, otage des sanctions occidentales
L’affaire vénézuélienne met en lumière une réalité peu discutée : les États qui confient leurs réserves d’or à des conservateurs étrangers s’exposent à des blocages en cas de dégradation de leurs relations diplomatiques avec les pays hôtes. Cette vulnérabilité n’est pas propre au Venezuela. Plusieurs pays, dont la Russie et l’Iran avant eux, ont subi des formes similaires d’immobilisation d’actifs à l’étranger. Ces précédents alimentent un débat croissant sur la rapatriement des réserves d’or dans les banques centrales nationales. L’Allemagne avait ainsi récupéré entre 2013 et 2017 une large partie de son or stocké à Paris et New York. La France, de son côté, conserve la quasi-totalité de ses réserves auprès de la Banque de France. Cette tendance au rapatriement reflète une prise de conscience : dans un monde de sanctions économiques croissantes, la localisation physique des réserves constitue un enjeu de souveraineté monétaire à part entière. La Banque d’Angleterre, par ailleurs impliquée dans les questions de politique pétrolière liée à la réouverture progressive du Venezuela aux investisseurs étrangers, se retrouve ainsi au croisement de plusieurs enjeux géopolitiques et financiers majeurs.
Vers un dégel sous pression humanitaire et diplomatique ?
La dynamique politique a profondément évolué depuis les premiers refus des tribunaux britanniques. L’administration Trump, qui avait pourtant renforcé l’étau des sanctions à partir de 2019, soutient désormais activement Delcy Rodriguez et assouplit progressivement son régime de restrictions. Ce rapprochement américano-vénézuélien modifie l’équation pour Londres : maintenir le gel de l’or dans un contexte où Washington lève ses propres sanctions et où une catastrophe naturelle majeure frappe le pays expose le Royaume-Uni à des critiques diplomatiques croissantes. La décision finale appartient au gouvernement britannique, qui devra arbitrer entre le maintien d’un principe de droit international sur la légitimité gouvernementale et les impératifs humanitaires d’une crise sans précédent. Les Nations unies ont lancé un appel à 296 millions de dollars pour venir en aide à 1,3 million de Vénézuéliens dans le besoin. Un montant que les seules réserves d’or immobilisées à Londres permettraient de couvrir plusieurs fois.

