Alors que le Venezuela revient au centre des débats énergétiques internationaux, la question d’un éventuel retour en grâce de son industrie pétrolière divise. Sur le papier, le pays dispose des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde. Dans les faits, son appareil productif est exsangue, sa réputation dégradée et son cadre politique profondément instable. À l’heure où les marchés pétroliers mondiaux sont déjà fragilisés par un excès d’offre, l’idée selon laquelle les grandes compagnies pétrolières occidentales pourraient tirer un bénéfice rapide d’un changement de cap à Caracas reste loin d’être évidente.
Un potentiel colossal entravé par une réalité industrielle dégradée
Depuis plus d’une décennie, la production pétrolière du Venezuela s’est effondrée. Mauvaise gestion, sous-investissement chronique, fuite des compétences et sanctions internationales ont progressivement paralysé l’entreprise publique PDVSA, jadis pilier de l’économie nationale. Pourtant, le pays repose sur un trésor énergétique unique, notamment dans la ceinture de l’Orénoque, qui concentre des milliards de barils de brut extra-lourd.
En théorie, un changement politique pourrait débloquer rapidement des volumes considérables. Mais l’expérience passée invite à la prudence. Les grandes nationalisations des années 1970, puis celles menées dans les années 2000 sous la présidence de Hugo Chávez, ont laissé une empreinte durable dans les stratégies des majors. Expropriations, renégociations forcées et arbitrages interminables ont durablement entamé la confiance des investisseurs étrangers.
Faible production mais réserves immenses : le marché pourrait être déséquilibré par un excès d’offre à moyen terme
Le paradoxe vénézuélien est là : un pays incapable aujourd’hui de produire à hauteur de son potentiel, mais qui pourrait, à moyen terme, devenir un facteur de déséquilibre majeur sur les marchés mondiaux. Dans un contexte où les cours du pétrole restent sous pression et où l’offre mondiale dépasse déjà la demande, une remontée rapide de la production vénézuélienne viendrait accentuer un surplus structurel.
Cette perspective inquiète autant qu’elle intrigue. Une levée des sanctions américaines, combinée à un retour progressif des capitaux étrangers, pourrait injecter des centaines de milliers de barils supplémentaires par jour sur le marché. Or, avec un baril évoluant sous les 60 dollars, de nombreux producteurs — notamment nord-américains — peinent déjà à rentabiliser leurs investissements. Le Venezuela, loin d’apparaître comme une opportunité isolée, risquerait donc de peser sur l’ensemble de l’équilibre pétrolier mondial.
Les sociétés pétrolières vont-elles s’y risquer ?
Pour les grandes compagnies internationales, le calcul est complexe. Les souvenirs sont encore vifs chez ExxonMobil et ConocoPhillips, qui ont quitté le pays après les expropriations de 2007, au prix de longues batailles juridiques aux résultats partiels. Cette histoire explique la prudence extrême affichée aujourd’hui par leurs dirigeants, même face à l’hypothèse d’un gouvernement de transition plus favorable aux investisseurs.
Une exception relative subsiste avec Chevron, restée présente au Venezuela en acceptant des compromis lourds, notamment une prise de contrôle majoritaire de PDVSA dans ses projets. Mais cette présence relève davantage de la gestion d’actifs existants et du remboursement de créances que d’une véritable stratégie de développement à long terme.
À cette prudence s’ajoute un facteur politique externe : la tentation, côté américain, de transformer le pétrole vénézuélien en levier géopolitique. Les déclarations de Donald Trump, évoquant une exploitation massive assortie de compensations financières au profit des États-Unis, nourrissent l’incertitude sur le cadre réel qui serait proposé aux entreprises.
Un pari risqué dans un marché déjà fragilisé
En définitive, le Venezuela incarne moins une promesse immédiate qu’un pari à haut risque. Réhabiliter son industrie pétrolière supposerait non seulement une stabilité politique durable, mais aussi un cadre fiscal attractif, des garanties juridiques solides et des investissements colossaux dans des infrastructures vieillissantes. Dans un marché mondial confronté à un excès d’offre et à une transition énergétique accélérée, rien n’indique que les grandes sociétés pétrolières soient prêtes à assumer seules ce risque.
Plus qu’un eldorado, le Venezuela reste aujourd’hui un champ de mines économique et politique, où l’abondance des réserves ne suffit pas à compenser l’incertitude structurelle.
Le cas de Maurel & Prom : une incertitude sur l’avenir de la présence de cette société française au Venezuela
La situation de Maurel & Prom illustre de manière concrète la fragilité des positions étrangères au Venezuela. Fin mars 2025, le groupe français a été informé par l’Office of Foreign Assets Control (OFAC) de la révocation de la licence spécifique qui lui permettait d’opérer dans le pays depuis mai 2024. Si une licence transitoire a été accordée jusqu’au 27 mai 2025 afin de permettre la conclusion des opérations en cours, cette décision place Maurel & Prom dans une zone d’incertitude stratégique. Le groupe a engagé des discussions étroites avec ses conseils juridiques et les autorités américaines, tout en reconnaissant que cette mesure s’inscrit dans un mouvement plus large de remise en question des autorisations accordées aux compagnies pétrolières actives au Venezuela. En l’absence de visibilité sur un éventuel accord politique entre Washington et Caracas, l’avenir de la présence de Maurel & Prom dans le pays apparaît suspendu à des arbitrages géopolitiques qui échappent largement aux logiques industrielles et économiques.
