Le CEA et la start-up française Alice & Bob ont annoncé, le 17 septembre 2026, un partenariat de recherche destiné à intégrer les technologies quantiques dans les infrastructures de calcul haute performance (HPC) françaises. L’enjeu dépasse la seule prouesse technique : il s’agit d’éviter que la France ne reproduise, dans le quantique, la dépendance qu’elle a connue face à Nvidia dans l’intelligence artificielle.
Un logiciel d’orchestration plutôt qu’un nouveau processeur
Le partenariat ne porte pas sur la construction d’un nouvel ordinateur quantique, mais sur le logiciel qui permettra de piloter, depuis les supercalculateurs classiques, plusieurs machines quantiques différentes. La brique centrale de cette architecture est Qaptiva, la plateforme d’orchestration conçue par Bull, l’entreprise française de supercalculateurs rachetée par l’État à Atos en mars 2026.
Qaptiva s’interface déjà avec les machines de Quandela et de Pasqal, deux autres champions français du secteur. L’intégration de la pile logicielle d’Alice & Bob, spécialiste des « qubits de chat » (une technologie de correction d’erreurs), doit permettre à des développeurs d’écrire un même code exploitable sur plusieurs types de processeurs quantiques, sans avoir à le réécrire pour chaque machine. Cette approche, dite agnostique au matériel, est présentée par les deux partenaires comme une condition de la souveraineté logicielle du secteur.
Le calendrier annoncé prévoit l’intégration du processeur quantique d’Alice & Bob dans l’infrastructure HPC du CEA à l’horizon 2027, puis le déploiement d’applications industrielles concrètes lorsque des systèmes quantiques tolérants aux fautes (dits eFTQC) deviendront disponibles, aux alentours de 2030. Les premiers cas d’usage viseront les problèmes dits « à N corps », des simulations de l’interaction entre de multiples particules, hors de portée des ordinateurs classiques, avec des applications potentielles en découverte de matériaux et en chimie industrielle.
Une réponse assumée à l’écosystème fermé de Nvidia
Le rapprochement est explicitement présenté par plusieurs observateurs du secteur comme une riposte à CUDA-Q, la plateforme de développement quantique de Nvidia, qui joue déjà un rôle comparable à celui de CUDA dans l’intelligence artificielle : un standard de fait qui enferme les développeurs dans l’écosystème d’un seul fournisseur. En misant sur une architecture ouverte pilotée par un opérateur public, le CEA et ses partenaires industriels cherchent à se prémunir contre un scénario de dépendance technologique comparable à celui observé dans l’IA.
La nuance mérite d’être soulignée : Alice & Bob a elle-même reçu, en mai 2026, un investissement du fonds de capital-risque de Nvidia (NVentures), et collabore avec le groupe américain depuis 2024 sur NVQLink, son infrastructure ouverte pour le calcul hybride quantique-classique. Le partenariat avec le CEA ne rompt donc pas ces liens, mais vise à garantir que la France conserve la maîtrise de la couche logicielle qui orchestrera demain l’accès à ces machines.
Le poids de la renationalisation de Bull
Ce partenariat s’inscrit dans la continuité directe du rachat de Bull par l’État. L’opération, finalisée le 31 mars 2026 pour une valeur d’entreprise pouvant atteindre 404 millions d’euros, avait été présentée par le ministre de l’Économie Roland Lescure comme « une étape décisive pour la souveraineté technologique de la France », tandis que la ministre chargée du numérique et de l’IA, Anne Le Hénanff, y voyait un « pas décisif pour notre souveraineté numérique ». Bull exploite en Angers la seule usine de fabrication de supercalculateurs d’Europe, un outil jugé stratégique pour la défense, la recherche fondamentale et l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle, avec plus de 3 000 salariés et 720 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025.
Côté Alice & Bob, la directrice des opérations Chloé Poisbeau a résumé l’objectif du partenariat en expliquant vouloir rendre la technologie de l’entreprise « utilisable dans les environnements où s’effectuent les calculs réels ». Jacques Charles Lafoucrière, directeur de programme au CEA, a de son côté souligné que la collaboration permet d’associer « les pratiques de pointe du calcul haute performance » aux technologies de correction d’erreurs d’Alice & Bob pour définir des cas d’usage industriels concrets.
Une pièce de plus dans la stratégie quantique française
Cette annonce s’ajoute à un ensemble de dispositifs publics engagés depuis plusieurs années dans le cadre de la stratégie nationale quantique, adossée à France 2030, qui vise à faire émerger une filière industrielle complète, du composant au logiciel. Elle confirme aussi la place particulière qu’occupe désormais le CEA, organisme de recherche public de plus de 20 000 salariés, comme intégrateur des différentes technologies quantiques françaises (Quandela, Pasqal, Alice & Bob) au sein d’une même infrastructure de calcul.
Pour Refrance, cette séquence illustre une ligne de force de la politique industrielle française : reprendre en main les briques jugées critiques (le rachat de Bull), puis s’appuyer sur cet outil renationalisé pour organiser, avec les start-up du secteur, une alternative aux standards logiciels imposés par les grands groupes américains. Reste à savoir si cette architecture ouverte parviendra à s’imposer face à la puissance de frappe commerciale de Nvidia d’ici l’arrivée, vers 2030, des premiers ordinateurs quantiques réellement exploitables à l’échelle industrielle.
