Intelligence artificielle : un an après son lancement, le plan « Osez l’IA » peine à tenir la cadence de la souveraineté numérique française

Crédits photo : groupe Eiffage / Image d'illustration

Table des matières

Un an après son lancement, le plan gouvernemental censé démocratiser l’intelligence artificielle dans les entreprises françaises affiche un bilan en trompe-l’œil. Une analyse détaillée publiée le 2 septembre par Le Journal du Net révèle un décalage préoccupant entre les objectifs affichés pour 2030 et le rythme réel de déploiement — un signal d’alerte pour un pays qui a fait de l’autonomie technologique un axe central de sa politique économique.

Un réseau qui dépasse ses objectifs sur le papier

Lancé le 1er juillet 2025 par Bercy, sous l’impulsion de la ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique Anne Le Hénanff, avec l’appui de Bpifrance et de France 2030, le plan « Osez l’IA » repose sur un réseau d’« ambassadeurs » chargés de sensibiliser les très petites, petites et moyennes entreprises aux usages concrets de l’IA. Sur ce plan quantitatif, le dispositif a dépassé ses ambitions initiales : 615 ambassadeurs ont été recrutés dans 20 régions, contre un objectif de départ fixé à 300, selon le communiqué officiel publié le 17 juin par le ministère de l’Économie.

Mais cette réussite apparente masque une répartition très inégale. Seize départements ne disposent d’aucun ambassadeur, une situation qui prive environ 7,5 millions d’habitants — soit 11 % de la population française — d’un relais de proximité. À l’inverse, Paris concentre à lui seul 103 ambassadeurs, soit 16,9 % du réseau national. Sur le plan sectoriel, le déséquilibre est tout aussi marqué : sur 610 ambassadeurs recensés, seuls 152 disposent d’une spécialisation par secteur d’activité, et des pans entiers de l’économie productive restent quasiment orphelins — quatre ambassadeurs pour l’agriculture, trois pour les services à la personne, deux pour la comptabilité, un seul pour la logistique.

Un rythme d’adoption très en retrait des objectifs 2030

Le chiffre le plus révélateur concerne toutefois la diffusion effective de l’IA dans le tissu économique. En neuf mois, 35 000 entreprises ont été sensibilisées par le dispositif — soit à peine 0,67 % des 5,2 millions d’entreprises que compte la France. Or l’objectif fixé par le gouvernement pour 2030 est ambitieux : 100 % des grandes entreprises, 80 % des PME et ETI, et 50 % des TPE, soit environ 2,5 millions de très petites entreprises. Au rythme actuel de 3 900 entreprises sensibilisées par mois, il faudrait accélérer d’un facteur supérieur à dix — jusqu’à 48 000 entreprises par mois — pour espérer tenir cette échéance.

Ce décrochage n’est pas anodin dans le contexte où se positionne le gouvernement. En avril, Anne Le Hénanff alertait déjà devant le Sénat sur « le risque de décrochage face à la concurrence mondiale », rappelant que seules 15 % des TPE et PME françaises avaient à cette date intégré l’IA de façon structurelle dans leurs processus de production — un chiffre à mettre en regard des 1 000 start-up françaises du secteur ayant levé 2,5 milliards d’euros en 2025, et des plus de 4 000 chercheurs que compte l’écosystème national.

La souveraineté numérique, enjeu déclaré de l’exécutif

Le plan « Osez l’IA » ne se limite pas à une politique de compétitivité économique classique : il s’inscrit explicitement dans la doctrine de souveraineté que porte l’exécutif face aux géants américains et chinois de l’intelligence artificielle. La ministre a défendu à plusieurs reprises l’idée d’une « troisième voie » européenne et française, distincte des modèles américain et chinois, un positionnement réaffirmé lors du sommet de Berlin sur la souveraineté numérique fin 2025.

Cette ambition s’est traduite par des engagements financiers conséquents : le Premier ministre Sébastien Lecornu avait annoncé, la veille de l’ouverture de VivaTech en juin, 655 millions d’euros de financements publics supplémentaires via France 2030, notamment pour doter environ un million d’agents publics d’un assistant d’IA souverain développé à partir de modèles Mistral — signe d’une volonté de réduire la dépendance aux solutions américaines, dans la lignée de la résiliation par la DGSI de son contrat avec l’américain Palantir au profit du français ChapsVision.

Sur le terrain des entreprises, les dispositifs de financement existent bel et bien : un « Diagnostic Data IA » de 10 000 euros HT, pris en charge à 40 % par France 2030, et des « Accélérateurs IA » sur dix-huit mois pour les structures de plus de cinquante salariés, cofinancés à hauteur de 46 %. Le problème identifié par l’analyse du 2 septembre n’est donc pas l’absence d’outils, mais la façon dont le réseau de terrain les fait connaître : « le réseau reproduit la carte de la France numérique au lieu de la corriger », résume l’analyse, pointant un recrutement d’ambassadeurs calqué sur les candidatures spontanées des zones déjà les plus connectées, plutôt que sur les besoins réels des territoires et secteurs en retard.

Un test pour la crédibilité de la stratégie économique française

L’écart entre discours et exécution place le gouvernement devant un choix méthodologique avant l’échéance 2030. Les pistes avancées — recrutement ciblé par métier plutôt que par territoire, publication d’indicateurs de résultat par ambassadeur, traitement prioritaire des seize départements dépourvus de relais — dessinent une feuille de route corrective possible. Mais le calendrier presse : dans une économie où l’adoption de l’IA devient un facteur de compétitivité aussi déterminant que l’accès à l’énergie ou aux capitaux, chaque mois de retard accumulé par les TPE et PME françaises se traduit par un écart technologique croissant avec leurs concurrentes américaines et chinoises, au moment même où Paris revendique un rôle de puissance souveraine sur l’intelligence artificielle.

Et si vous receviez notre newsletter mensuelle ?

    Plus d'articles