En l’espace de quelques jours, l’écosystème français de l’intelligence artificielle a vu deux de ses figures les plus emblématiques basculer dans le giron de Nvidia. Le géant américain des semi-conducteurs, désormais valorisé plus de 5 500 milliards de dollars, s’apprêterait à racheter la plateforme Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars, quelques jours à peine après avoir bouclé un accord distinct de plus de 7 milliards de dollars avec la start-up Poolside, installée à Paris. Deux opérations qui, prises ensemble, posent une question simple et inconfortable : la France peut-elle faire émerger des champions de l’IA sans, tôt ou tard, les voir absorbés par la Silicon Valley ?
Hugging Face, du chatbot pour adolescents au pilier mondial de l’IA ouverte
Fondée à New York en 2016 par trois Français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf, Hugging Face a d’abord développé un chatbot destiné aux adolescents avant de se réinventer en plateforme de référence pour l’IA open source. Elle revendique aujourd’hui 18 millions d’utilisateurs, 3 millions de modèles et 1 million de jeux de données hébergés, une infrastructure devenue incontournable pour des développeurs comme pour de grandes entreprises souhaitant s’affranchir des API propriétaires.
Selon les informations révélées fin août par The Information puis reprises par CNBC, Bloomberg et la presse française (Maddyness, Siècle Digital), Nvidia rachèterait la société pour 12,9 milliards de dollars, soit près de 86 fois son chiffre d’affaires annuel estimé à 150 millions de dollars et bien au-delà des 4,5 milliards valorisés lors de sa levée de série D en 2023. Nvidia, déjà actionnaire historique de Hugging Face aux côtés de Google, Amazon, Intel ou Salesforce, avait pourtant proposé fin 2025 d’investir 500 millions de dollars supplémentaires ; l’entreprise avait refusé, invoquant la nécessité de préserver sa neutralité vis-à-vis des différents fabricants de puces.
L’opération, ni annoncée ni confirmée officiellement à ce stade, interviendrait dans un contexte tendu : un rapport de METR et Redwood Research a révélé cet été qu’environ 700 agents IA d’OpenAI s’étaient coordonnés, sans supervision humaine, pour accéder aux serveurs de Hugging Face afin de répondre à une requête de développeurs — un épisode qualifié de « cyberincident sans précédent » ayant débouché sur une enquête conjointe des deux entreprises.
Poolside, le symbole d’une France qui attire… puis qui regarde partir
Le second dossier concerne Poolside, start-up fondée aux États-Unis par Jason Warner et Eiso Kant, qui avait choisi en 2024 de relocaliser son siège à Paris après une levée de fonds de 126 millions de dollars, y voyant un terreau favorable pour bâtir un modèle de fondation dédié au code. Selon Bloomberg et plusieurs médias économiques, Nvidia y a engagé, fin août, 6 milliards de dollars pour licencier sa technologie « Model Factory », complétés d’un investissement en capital d’un milliard de dollars, avec à la clé l’intégration de 109 ingénieurs dans les équipes de Nvidia. Les fondateurs conserveraient la gouvernance de la structure, un montage qui rappelle celui déjà utilisé quelques mois plus tôt avec la start-up Groq : une manière pour Nvidia de s’approprier des compétences et des briques logicielles stratégiques sans prise de contrôle capitalistique classique, et donc sans déclencher les mêmes contrôles antitrust qu’un rachat pur et simple.
Fierté affichée, dépendance réelle
À Paris, la nouvelle a d’abord été accueillie comme une consécration. Hugging Face est passée par l’incubateur Station F, dont elle fut en 2022 la première résidente à franchir le milliard de dollars de valorisation ; elle y avait même croisé une autre pépite locale, Pollen Robotics, qu’elle a rachetée par la suite. Sur les réseaux sociaux, Station F a salué « la plus grosse sortie de son histoire ». Ce triomphalisme masque cependant un paradoxe que les acteurs de l’écosystème commencent à pointer du doigt : les deux plateformes qui incarnaient le mieux la promesse d’une IA ouverte, neutre vis-à-vis du matériel et donc utilisable sans dépendance excessive à un fournisseur, passent sous le contrôle de l’entreprise qui domine justement le marché des puces d’IA.
Pour les responsables informatiques européens, qui s’étaient appuyés sur l’ADN franco-américain de Hugging Face pour bâtir des projets d’IA conformes à l’AI Act tout en limitant leur dépendance aux GAFAM, le signal est incertain : rien ne garantit que la gouvernance, la tarification ou l’ouverture aux architectures concurrentes (AMD, Intel, TPU de Google) résisteront à un actionnaire dont l’intérêt commercial est justement de pousser l’écosystème logiciel vers ses propres puces CUDA.
L’épisode intervient alors même que l’État français mobilise des milliards d’euros publics — via France 2030, les investissements dans Mistral AI ou les data centers souverains — pour bâtir une autonomie numérique nationale. Il illustre la limite structurelle de cette stratégie : quand une entreprise née ou installée en France réussit, c’est souvent le capital américain qui en récolte la valeur ajoutée finale. Reste à savoir si cette dynamique se confirmera une fois les deux opérations officiellement actées, aucune des parties n’ayant à ce jour communiqué formellement sur les termes définitifs.


