Naval Group pourrait perdre le contrat des trois futurs sous-marins de la marine argentine, un marché estimé à environ 2,2 milliards d’euros sur lequel l’industriel français était pourtant considéré comme favori depuis près de deux ans. Alors qu’une annonce pourrait intervenir dès le 3 septembre, à l’occasion du « Día del Submarinista » commémoré chaque année par la marine argentine, la concurrence allemande et sud-coréenne s’est nettement renforcée ces dernières semaines, ravivant les interrogations sur la capacité de la base industrielle et technologique de défense française à répondre aux appels d’offres export sans fragiliser ses propres programmes prioritaires.
Une flotte sous-marine argentine exsangue
L’enjeu est de taille pour Buenos Aires. La marine argentine (ARA) ne dispose plus aujourd’hui que d’une capacité sous-marine résiduelle : le Santa Cruz, en cours de modernisation, est à l’arrêt faute de financement, le Salta est dans un état jugé très dégradé, et le San Juan a sombré corps et biens en novembre 2017 avec 44 marins à bord. Pour surveiller une zone économique exclusive de plus d’un million de kilomètres carrés, l’Argentine a besoin de reconstituer une flotte opérationnelle de trois bâtiments neufs.
Naval Group, avec son Scorpène Evolved, dispose d’une lettre d’intention signée en octobre 2024 et d’un soutien affiché du président argentin Javier Milei, qui avait publiquement exprimé sa préférence pour l’offre française. Mais près de deux ans après, aucun contrat n’a été signé, et le dossier reste suspendu à un problème industriel autant que financier.
Cherbourg saturé, une solution brésilienne à l’étude
Le principal obstacle du côté français tient à la disponibilité des chantiers de Cherbourg, aujourd’hui mobilisés par les commandes néerlandaises de sous-marins BlackSword Barracuda ainsi que par les programmes nationaux prioritaires — le sous-marin d’attaque Barracuda et le futur SNLE de troisième génération (SNLE 3G) destiné à la dissuasion. Pour lever ce goulot d’étranglement, une piste est à l’étude : faire construire les futurs bâtiments argentins par le chantier brésilien Itaguaí Construções Navais, qui a déjà livré quatre Scorpène au Brésil depuis 2008 dans le cadre d’un précédent transfert de technologie français. Cette option permettrait à Naval Group de conserver la maîtrise d’œuvre technologique tout en externalisant la production, un montage qui rappelle les stratégies déjà déployées par la France au Brésil et en Inde pour ses ventes de sous-marins.
Face à cette offre française, l’allemand TKMS (ex-ThyssenKrupp Marine Systems) a nettement accéléré sa campagne commerciale. Selon la presse spécialisée, le Bundestag a validé dès février 2025 des garanties export pouvant couvrir jusqu’à 4,1 milliards d’euros pour la vente de sous-marins Type 209NG, une enveloppe très supérieure au prix cible avancé côté français. Le directeur général de TKMS, Miguel Ángel López Borrego, s’est rendu récemment à Buenos Aires pour promouvoir cette offre, assortie d’un calendrier de livraison à l’horizon 2034-2035. Un troisième acteur, le sud-coréen Hyundai Heavy Industries, s’est également positionné avec un sous-marin HDS-1500 développé en partenariat avec le chantier péruvien SIMA — une offre présentée comme intermédiaire, tant en coût qu’en capacités, entre le modèle allemand et le modèle français, et qui bénéficie des liens navals étroits entre l’Argentine et le Pérou.
Un rapport de force défavorable à l’export
Ce dossier argentin illustre un déséquilibre plus large sur le marché mondial de l’export de sous-marins conventionnels. Depuis 2000, TKMS revendique plus de cinquante unités vendues, contre dix-neuf pour Naval Group — un rapport de plus de deux contre un en faveur de l’industriel allemand, qui a par ailleurs remporté en juillet dernier un contrat portant sur douze sous-marins pour le Canada, évalué à plusieurs dizaines de milliards d’euros, et qui vient de sceller une alliance avec l’espagnol Navantia pour muscler encore son offre commerciale et industrielle. Naval Group conserve toutefois un portefeuille solide, avec des Scorpène livrés ou commandés par la Malaisie, l’Inde, le Brésil et l’Indonésie, ainsi que les quatre BlackSword Barracuda vendus aux Pays-Bas en 2024 après un recours infructueux de TKMS devant la justice néerlandaise.
Pour la France, l’enjeu dépasse le seul montant du contrat argentin. Chaque vente de sous-marins à l’export conforte le plan de charge de la filière navale militaire, pèse sur le maintien de compétences industrielles rares — soudure de coques épaisses, propulsion, discrétion acoustique — et consolide des relations de défense de long terme, génératrices de revenus de maintenance et de pièces détachées pendant plusieurs décennies. À l’inverse, une défaite face à l’Allemagne ou la Corée du Sud sur un marché où la France partait pourtant favorite enverrait un signal négatif à d’autres clients potentiels, à un moment où la compétition internationale sur les exportations d’armement — remaniée par les guerres en Ukraine et au Proche-Orient — s’est nettement durcie. La décision argentine, attendue dans les prochains jours, sera scrutée de près par l’ensemble de la filière navale de défense française.
