Le groupe allemand de technologie de défense HENSOLDT a pris une participation au capital de Project Q, société européenne spécialisée dans les solutions logicielles pour systèmes de défense. Cette opération, conduite aux côtés du fonds polonais Expeditions Fund, de Project A et de Heliad, vise à accélérer le développement de capacités de défense définies par logiciel à l’échelle européenne.
Un investissement stratégique dans la défense définie par logiciel
HENSOLDT, groupe allemand spécialisé dans les technologies de capteurs et de systèmes de défense, a rejoint un tour de table organisé autour de Project Q, entreprise européenne développant des architectures logicielles ouvertes pour les systèmes de défense. L’opération a été conduite par Expeditions Fund, fonds de capital-risque polonais, en présence des co-investisseurs Project A et Heliad. Le montant de la transaction n’a pas été communiqué, les parties ayant convenu de ne pas le divulguer.
Cet investissement ne constitue pas une prise de participation isolée : il s’inscrit dans une collaboration stratégique déjà existante entre les deux entreprises, que ce financement vient renforcer et formaliser davantage. L’enjeu est de combiner les capacités technologiques complémentaires des deux acteurs au sein d’une architecture commune, à la fois interopérable et centrée sur les logiciels.
Project Q développe une solution open source dénommée HYDRIS, conçue pour interconnecter et orchestrer de manière sécurisée une large variété de systèmes issus de fabricants différents : capteurs, drones, systèmes de commandement et de mission. Cette approche modulaire répond à une exigence croissante des forces armées modernes, qui cherchent à intégrer des équipements hétérogènes au sein de chaînes de décision unifiées, sans être tributaires d’un fournisseur unique.
De son côté, HENSOLDT apporte à ce partenariat sa plateforme d’intégration MDOcore, ses technologies d’intelligence artificielle embarquée et de calcul en périphérie, ainsi que son expertise en matière de capteurs. La combinaison des deux approches vise à produire des capacités opérationnelles à la fois modulaires, évolutives et adaptées aux exigences du combat multidomaine.
Une stratégie de « néo-systèmes » pour renforcer la souveraineté technologique européenne
Au-delà de la dimension purement industrielle, cet investissement traduit une orientation stratégique clairement assumée par HENSOLDT. Le groupe se positionne comme un intermédiaire structurant entre l’industrie de défense traditionnelle et l’écosystème de start-ups technologiques européennes, un rôle que ses dirigeants désignent sous le terme de développement des « néo-systèmes ».
Christian Schmidt, directeur de la stratégie chez HENSOLDT, souligne que l’entreprise entend « façonner activement l’écosystème de défense de demain » en combinant la capacité d’innovation des jeunes entreprises avec son expertise systèmes et son accès aux marchés mondiaux. Il présente explicitement cet investissement comme un signal d’engagement en faveur d’une architecture coopérative visant à renforcer la souveraineté technologique de l’Europe.
Cette orientation prend une résonance particulière dans le contexte actuel. Face à la remontée en puissance des budgets de défense en Europe, accélérée depuis 2022, les gouvernements et les états-majors cherchent à réduire leur dépendance à l’égard de fournisseurs non européens, en particulier dans les domaines du logiciel, du commandement et du renseignement. La capacité à développer des architectures souveraines, interopérables entre alliés mais indépendantes des fournisseurs extra-européens, est devenue un enjeu de premier plan pour Bruxelles comme pour les capitales nationales.
En s’associant à Project Q, dont la solution HYDRIS repose sur une architecture ouverte, HENSOLDT contribue à construire des briques technologiques susceptibles d’être déployées à l’échelle de l’Alliance atlantique tout en restant sous maîtrise européenne. Leonard Wessendorf, PDG et cofondateur de Project Q, insiste sur la complémentarité des deux modèles : les intégrateurs de systèmes établis apportent la légitimité, les infrastructures d’approvisionnement et l’accès aux programmes étatiques, tandis que les entreprises technologiques émergentes fournissent l’agilité et la capacité d’innovation nécessaires pour répondre aux exigences opérationnelles en constante évolution.
L’intégration multidomaine, nouveau terrain de compétition industrielle en défense
L’opération illustre une tendance de fond qui remodèle le paysage industriel de la défense en Europe. Le développement de capacités d’intégration multidomaine — c’est-à-dire la capacité à coordonner des actions et des capteurs dans les domaines terrestre, aérien, naval, spatial et cyber — constitue désormais l’un des axes prioritaires des programmes d’armement occidentaux. Cette évolution crée de nouvelles opportunités pour des acteurs agiles, capables de proposer des couches logicielles interopérables plutôt que des plateformes matérielles propriétaires.
HENSOLDT, qui figure parmi les acteurs de référence dans les domaines du radar, de l’optronique et de la guerre électronique, a engagé depuis plusieurs années une transformation de son modèle vers une approche davantage centrée sur les logiciels et les données. La plateforme MDOcore, destinée à l’intégration multidomaine, en est l’une des expressions les plus visibles. L’adjonction de HYDRIS, la solution de Project Q, permet d’étendre les capacités d’orchestration à des systèmes tiers, élargissant ainsi le périmètre d’utilisation de l’ensemble.
Pour les décideurs industriels et les acheteurs publics européens, ce type de partenariat entre grands groupes et start-ups technologiques constitue un modèle à surveiller. Il permet de réduire les cycles de développement, d’intégrer plus rapidement les innovations issues de l’écosystème civil de la tech — edge computing, intelligence artificielle, architectures ouvertes — et de proposer des solutions compatibles avec les standards d’interopérabilité de l’OTAN. Dans un contexte où les délais entre la conception et le déploiement opérationnel restent un point de friction majeur, la capacité à accélérer ce passage constitue un avantage concurrentiel décisif.
