La compagnie aérienne britannique EasyJet a rejeté jeudi une quatrième proposition de rachat formulée par le fonds d’investissement américain Castlelake, valorisant le groupe à près de six milliards d’euros, tout en ouvrant la voie à des discussions approfondies avant une échéance fixée au 5 juillet.
Un rachat EasyJet à 6,50 livres par action refusé, mais le dialogue s’ouvre
Le conseil d’administration d’EasyJet a rejeté mardi la dernière offre en date du fonds américain Castlelake, reçue à hauteur de 6,50 livres sterling par action, soit une valorisation totale d’environ cinq milliards de livres, équivalant à quelque six milliards d’euros. La direction de la compagnie britannique estime que cette proposition continue de « sous-évaluer substantiellement » le groupe et ses perspectives de développement, comme elle l’avait déjà signifié lors des trois tentatives précédentes. Malgré ce nouveau rejet, le titre EasyJet progressait de plus de 5 % à la Bourse de Londres dans la journée de jeudi, signe que les investisseurs anticipent une suite à ce dossier. Ce regain d’intérêt fait écho à l’envolée de plus de 10 % déjà enregistrée en séance au début du mois, lorsque Castlelake avait pour la première fois rendu publique son intention d’acquisition.
Le conseil d’administration a néanmoins consenti à accorder au fonds américain un accès à « des informations commerciales limitées », dans l’espoir que cette démarche puisse conduire à une proposition financièrement plus convaincante. Dans le même mouvement, la date limite imposée à Castlelake pour formuler une offre ferme a été repoussée du vendredi initial au 5 juillet prochain, laissant ainsi quelques jours supplémentaires aux deux parties pour affiner les termes d’un éventuel accord. Cette ouverture, mesurée mais réelle, traduit la volonté du conseil de ne pas fermer définitivement la porte à une transaction si les conditions venaient à évoluer significativement.
Une structure actionnariale complexe au cœur des réserves d’EasyJet
Au-delà de la question du prix, c’est la structure juridique et capitalistique de l’offre qui concentre les principales réserves du conseil d’administration britannique. La proposition de Castlelake prévoit en effet la création d’une entité détenue à 49 % par le fonds américain et certains co-investisseurs, parmi lesquels le gestionnaire d’actifs nord-américain Brookfield Asset Management, les 51 % restants devant être détenus par des ressortissants de l’Union européenne. Cet équilibre est directement dicté par la réglementation européenne en matière de transport aérien, qui impose des seuils stricts de propriété nationale ou communautaire pour qu’une compagnie puisse conserver ses droits de trafic au sein du marché intérieur.
Cette contrainte réglementaire est loin d’être anodine. EasyJet opère massivement sur les liaisons intra-européennes et sa capacité à maintenir ses licences d’exploitation au sein de l’espace aérien communautaire est une condition non négociable à la pérennité de son modèle économique. Le montage envisagé par Castlelake soulève donc des interrogations concrètes sur sa faisabilité opérationnelle. Par ailleurs, l’offre propose aux actionnaires actuels d’EasyJet la possibilité de conserver certaines « actions non cotées, non transférables et sans droit de vote » dans la compagnie post-acquisition, une clause que le marché perçoit comme peu attractive et susceptible de compliquer l’adhésion des minoritaires.
Un contexte sectoriel dégradé qui fragilise la valorisation boursière
La direction d’EasyJet n’a pas manqué de rappeler, dans les semaines précédant ce nouveau rebondissement, que l’intérêt de Castlelake s’est manifesté dans un contexte de cours boursier qu’elle qualifie de « temporairement déprimé », en raison notamment des perturbations engendrées par les tensions au Moyen-Orient sur l’ensemble du secteur aérien. Ces turbulences géopolitiques ont pesé sur les résultats du groupe : au premier semestre de son exercice décalé, publié en mai, EasyJet a enregistré une perte nette en hausse sur un an, tout en prévenant que le second semestre serait lui aussi affecté par ce contexte défavorable.
Cette situation illustre une fragilité structurelle des compagnies low-cost européennes face aux chocs exogènes, qu’il s’agisse de conflits régionaux, de variations du prix du carburant ou de la volatilité des monnaies. Pour des fonds d’investissement spécialisés dans les actifs en difficulté ou sous-valorisés, ces fenêtres de faiblesse boursière constituent précisément des opportunités d’entrée. C’est dans cette logique que s’inscrit Castlelake, dont le positionnement sectoriel est bien établi dans l’aéronautique depuis plusieurs années.
Castlelake, acteur du rachat EasyJet, déjà présent dans le capital de SAS
Fondé en 2005, Castlelake gère un portefeuille d’actifs évalué à environ 38 milliards de dollars, avec une exposition notable au secteur aéronautique. Le fonds américain avait acquis en 2023 environ 32 % du capital de la compagnie scandinave SAS, alors en pleine restructuration. Cette participation est aujourd’hui en cours de cession à Air France-KLM, ce qui témoigne d’une stratégie d’investissement à horizon relativement court, fondée sur des prises de position dans des compagnies fragilisées avant leur redressement ou leur consolidation.
Cette trajectoire n’est pas sans soulever des interrogations pour les décideurs européens. La perspective qu’un fonds américain prenne le contrôle d’une compagnie low-cost aussi structurante qu’EasyJet pour le marché aérien européen pose, en creux, la question de la souveraineté du transport aérien continental. Si la réglementation communautaire impose des garde-fous en matière de propriété, leur contournement via des montages financiers sophistiqués reste une préoccupation légitime pour les régulateurs. Le dossier EasyJet s’annonce donc comme un test concret de la robustesse des mécanismes de protection du secteur aérien en Europe, à l’heure où la consolidation du transport low-cost s’accélère sur fond de pressions économiques persistantes.


