La France et l’Allemagne ont officiellement renoncé au programme SCAF (Système de combat aérien du futur), selon une annonce du gouvernement allemand datée du 8 juin 2026. Ce projet colossal, estimé à près de 100 milliards d’euros, devait incarner l’autonomie stratégique européenne et remplacer le Rafale et l’Eurofighter à l’horizon 2040. Son abandon signe l’échec d’une décennie de coopération industrielle et pose avec acuité la question de la souveraineté aérienne du continent.
Le SCAF, une ambition de 100 milliards d’euros réduite à néant
Lancé en 2017 à l’initiative conjointe de Paris et Berlin, rejoint ensuite par Madrid, le SCAF constituait le plus vaste programme de coopération industrielle jamais engagé en Europe dans le domaine de la défense. Avec un budget estimé à près de 100 milliards d’euros, il devait donner naissance à un avion de combat de sixième génération accompagné d’un écosystème complet : essaims de drones, cloud de combat, capteurs avancés et moteurs nouvelle génération. Son objectif était double : remplacer simultanément le Rafale en France et l’Eurofighter en Allemagne et en Espagne à l’horizon 2040, tout en affirmant la capacité des nations européennes à concevoir ensemble un système d’armes souverain de premier rang.
C’est le chancelier Friedrich Merz qui a formellement suggéré à Emmanuel Macron de ne pas poursuivre le programme, selon la chancellerie allemande. Une décision qui intervient à rebours des déclarations du président français, qui affirmait encore en avril que le SCAF n’était « pas du tout » mort. La rapidité du revirement allemand témoigne de l’état réel des négociations, bien en deçà des discours officiels.
Dassault contre Airbus : des tensions industrielles fatales au SCAF
Derrière l’effondrement politique du SCAF se dessine une guerre industrielle que les gouvernements n’ont pas su arbitrer. Le cœur du conflit opposait Dassault Aviation, maître d’œuvre désigné côté français, à Airbus Defence and Space, qui représentait les intérêts allemands et espagnols. Les deux industriels n’ont jamais réussi à s’accorder sur la gouvernance du programme, le partage de la propriété intellectuelle et le degré d’intégration souhaité.
Côté français, Dassault défendait une logique d’architecture intégrale, héritée de son expérience avec le Rafale, qu’il a entièrement conçu et produit en autonomie nationale. Côté allemand, Airbus poussait pour un modèle de coopération large, à gouvernance partagée, plus conforme à sa culture industrielle forgée sur des programmes collectifs comme l’Eurofighter ou l’A400M. Ces visions irréconciliables ont paralysé les phases de développement avancé, rendant tout accord sur le pilier « avion » pratiquement impossible à conclure dans des délais opérationnels crédibles. Refrance avait analysé en détail les raisons structurelles de l’enlisement du SCAF dès le début de l’année 2026.
La souveraineté aérienne européenne en question après l’abandon du SCAF
L’abandon du SCAF constitue un revers stratégique considérable pour le projet d’autonomie défensive européenne. Le programme devait démontrer la capacité du continent à concevoir, financer et produire un système de combat aérien de rang mondial sans dépendre des États-Unis ni de leurs équipements. Sa disparition rouvre le débat sur la pérennité de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) face à la compétition américaine et, désormais, aux ambitions chinoises dans le domaine du combat aérien avancé.
Pour la France, la question du successeur du Rafale reste entière. Paris dispose des compétences pour mener un programme en solitaire, mais le coût serait considérable dans un contexte de finances publiques sous tension. Pour l’Allemagne, c’est la crédibilité de sa montée en puissance industrielle dans la défense qui se trouve fragilisée, alors que Berlin cherche à consolider son autonomie stratégique après des années de sous-investissement. La dissolution du SCAF ouvre par ailleurs un espace de recomposition pour d’autres acteurs : le programme britannique Tempest, mené avec l’Italie et le Japon, pourrait en tirer un avantage compétitif durable, tout comme les équipementiers américains sur les marchés européens. Refrance avait également examiné la position d’Airbus dans le paysage post-SCAF et les nouvelles alliances industrielles qui pourraient en découler.
La coopération franco-allemande en défense cherche un nouveau cap
L’abandon du SCAF ne signe pas pour autant la fin de toute coopération franco-allemande en matière de défense. Berlin a précisé que les deux ministères de la défense devront présenter, lors du prochain conseil des ministres franco-allemand prévu en Allemagne courant juin, un plan de travail commun centré sur un nombre limité de projets jugés à la fois réalistes et pertinents. Ce recadrage pragmatique marque un tournant dans la méthode : plutôt que de s’engager sur des programmes pharaoniques dont la gouvernance se révèle ingérable, les deux pays semblent vouloir privilégier des coopérations plus ciblées, moins exposées aux rivalités industrielles.
Cette nouvelle approche reste néanmoins à définir concrètement. Les enjeux sont immenses : sans programme structurant commun, la base industrielle de défense européenne risque de se fragmenter davantage, au profit d’une dépendance accrue vis-à-vis des fournisseurs américains dans un contexte géopolitique où la pression de Washington sur les alliés européens ne faiblit pas. L’avenir de la souveraineté aérienne du continent dépendra largement de la capacité de Paris et Berlin à dépasser leurs divergences industrielles pour construire un nouveau cadre de coopération crédible.
