La Norvège vient de franchir un cap historique : les premiers volumes de CO₂ ont été captés dans une usine de ciment à Brevik, transportés par navire puis stockés à 2 600 mètres sous le fond marin grâce au projet Northern Lights. C’est la première fois au monde qu’une telle chaîne logistique complète – captage, transport et stockage – fonctionne de manière commerciale. Pour l’industrie européenne, c’est une avancée concrète vers la trajectoire zéro émission nette. Le projet Northern Lights est porté par Totalenergies, Shell et Equinor.
Une chaîne du carbone désormais opérationnelle
Jusqu’ici, le captage et stockage du carbone (CCS, pour Carbon Capture and Storage) était souvent perçu comme une promesse technologique lointaine. Avec Northern Lights, on passe du stade du projet pilote à un véritable service industriel. La première phase, d’une capacité de 1,5 million de tonnes de CO₂ par an, est déjà entièrement réservée par des industriels norvégiens et européens. Dès 2028, la capacité sera portée à plus de 5 millions de tonnes par an.
Concrètement, le processus est simple à comprendre : on capture le CO₂ émis par des sites industriels difficiles à décarboner (comme le ciment ou la chimie), on le liquéfie, on le transporte par bateau, puis on l’injecte dans des couches géologiques profondes et étanches. Le gaz est ainsi piégé de manière permanente, évitant qu’il ne réchauffe l’atmosphère.
Un mouvement mondial déjà en marche
La Norvège n’est pas seule sur ce terrain. À travers le monde, les projets de stockage de CO₂ se multiplient, même si leur échelle reste encore modeste par rapport aux besoins climatiques.
- États-Unis : pionniers du CCS, notamment dans le secteur pétrolier, avec des projets comme Petra Nova au Texas ou Bayou Bend en développement. Les subventions fédérales massives accélèrent la mise en route de dizaines de projets.
- Royaume-Uni : le projet Endurance dans le bassin de la mer du Nord doit stocker plusieurs millions de tonnes de CO₂ provenant d’industries du nord de l’Angleterre.
- Pays-Bas : le projet Aramis vise à créer une véritable dorsale de transport de CO₂ vers des réservoirs offshore, mutualisée pour différents industriels.
- Danemark : avec le projet Bifrost, Copenhague veut utiliser d’anciens gisements gaziers pour stocker du carbone importé par bateau.
- Australie : la région de Gorgon abrite l’un des plus grands sites de stockage en fonctionnement, bien que sa mise en œuvre ait connu plusieurs difficultés techniques.
- Moyen-Orient : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis développent des capacités de stockage couplées à leurs sites industriels et énergétiques, misant sur le CCS comme levier pour diversifier leurs économies.
En tout, plus de 200 projets sont en cours de développement à l’échelle mondiale, avec des capacités qui devraient croître rapidement dans la décennie à venir.

Pourquoi le stockage de CO₂ est stratégique
Si les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’électrification jouent un rôle clé dans la transition, certaines industries restent difficiles à décarboner. C’est le cas du ciment, de l’acier, de la chimie ou encore de certaines centrales électriques. Pour ces secteurs, le CCS est l’une des rares solutions capables de réduire fortement les émissions.
L’avantage du modèle norvégien est de mutualiser les coûts et les infrastructures : plutôt que chaque usine développe son propre puits de stockage, Northern Lights propose un service de transport et d’injection « clé en main ». Cela abaisse la barrière à l’entrée et permet aux industriels de signer des contrats à long terme pour se débarrasser de leur CO₂.
Enfin, il y a une dimension politique et d’acceptabilité : montrer que la technologie fonctionne en conditions réelles, que le stockage est sûr et contrôlé, et que cela contribue de manière visible aux objectifs climatiques.
