Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? La question peut sembler relever de la dystopie. Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod, fondateurs d’Oodrive, démontrent dans Blackout qu’elle est au contraire la plus urgente de notre époque. Un essai rigoureux, dérangeant, indispensable.
Un scénario-choc ancré dans la réalité géopolitique
Un matin ordinaire, la France s’arrête. Les urgences des hôpitaux n’ont plus accès à leurs dossiers patients. Les tribunaux ne peuvent plus instruire. Les voitures connectées perdent toute trace. Les démarches administratives deviennent impossibles. Ce n’est pas la trame d’un roman de science-fiction : c’est le point de départ de Blackout, essai publié au Cherche Midi, dont la force tient précisément à son refus de toute exagération.
Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod ne sont pas des essayistes de tribune. Cofondateurs en 2000 d’Oodrive, l’un des rares acteurs européens à s’être imposé dans la gestion de données sensibles, ils parlent de l’intérieur d’un système qu’ils ont contribué à bâtir — et dont ils mesurent chaque jour les fragilités. Cette légitimité opérationnelle confère au livre une densité rare : chaque argument est étayé, chaque risque documenté.
La cartographie implacable de notre dépendance systémique
Le cœur de l’ouvrage est une enquête rigoureuse sur les risques que font peser les géants américains du numérique sur l’ensemble de nos infrastructures critiques. Les auteurs détaillent avec une précision méthodique jusqu’à quel point l’Europe — et la France en particulier — a externalisé sa souveraineté opérationnelle vers des acteurs soumis au droit américain : CLOUD Act, International Emergency Economic Powers Act, décisions exécutives présidentielles.
Le constat est vertigineux. Entre fiction réaliste et enquête de terrain, Blackout révèle que notre autonomie numérique — économique, judiciaire, sanitaire, administrative — tient à des serveurs que nous ne contrôlons pas, administrés par des sociétés que nous ne régulons pas, sous des juridictions qui ne nous protègent pas. Ce n’est pas une question technique : c’est une question de puissance.
Dans un contexte où l’État français cherche lui-même à réduire ses dépendances extra-européennes, la démonstration de de Rémur et Mermilliod tombe à point nommé : elle donne une base intellectuelle solide à ce qui reste encore, dans les couloirs ministériels, davantage une intuition politique qu’une stratégie cohérente.
La souveraineté numérique, condition de survie et non luxe idéologique
L’un des grands mérites de Blackout est de débarrasser le débat sur la souveraineté numérique de ses oripeaux idéologiques. Les auteurs ne plaident pas pour un repli souverainiste ni pour un protectionnisme anti-américain de principe. Ils posent une question de compétitivité, de sécurité nationale et de résilience économique.
Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes — guerre commerciale, instrumentalisation des sanctions, extraterritorialité du droit américain — la dépendance numérique n’est plus un risque théorique mais un levier de pression effectif. La souveraineté numérique n’est ni un luxe ni un slogan : c’est une condition essentielle de notre compétitivité et de notre liberté, dans un monde où Washington peut décider du sort du Vieux Continent d’un clic de souris.
Ce cadrage stratégique est d’autant plus convaincant qu’il s’articule avec les grandes dynamiques en cours : montée en puissance des acteurs cloud européens comme Scaleway ou OVHcloud, initiatives Gaia-X, accélération des investissements souverains dans l’IA. Le Crédit Agricole vient d’annoncer 500 millions d’euros investis dans une IA souveraine sur trois ans : preuve que le monde économique intègre désormais la logique que Blackout théorise.
Un livre qui arrive au bon moment
Blackout sort dans un contexte où la question de l’autonomie stratégique de l’Europe est passée de la sphère académique à l’agenda politique concret. Les débats autour du CLOUD Act, les tensions commerciales transatlantiques, les discussions sur l’IA Act, l’émergence d’une doctrine française de préférence européenne dans les marchés publics numériques : autant de signaux qui donnent à cet essai une résonance immédiate.
Les auteurs ne se contentent pas d’alarmer. Ils tracent la voie d’une autonomie numérique solide et retrouvée pour le Vieux Continent, en s’appuyant sur un savoir-faire industriel européen souvent sous-estimé. Interruptions de service, pertes de savoir-faire, paralysie économique : le scénario du blackout n’est pas inévitable. Mais il le deviendra si l’Europe tarde encore à en mesurer la probabilité réelle.
Dans la bibliothèque des décideurs, des élus et de quiconque s’intéresse aux rapports de force de l’économie numérique mondiale, Blackout mérite une place de premier rang. Pas comme un pamphlet, mais comme un outil de travail. Un de ces livres rares qui changent la façon dont on regarde un problème — et qui rendent l’inaction un peu plus difficile à justifier.
Blackout — Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ?, Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod, Le Cherche Midi, 19 €.


