Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot s’est entretenu le 30 avril 2026 avec son homologue émirati, Son Altesse Abdallah ben Zayed Al Nahyane, à Abou Dabi. Les deux ministres ont évoqué la situation au Moyen-Orient, la nécessité d’une désescalade avec l’Iran et, surtout, la réouverture inconditionnelle et immédiate du détroit d’Ormuz — artère maritime sans laquelle près d’un cinquième du commerce mondial de pétrole et de gaz reste à quai. L’entretien illustre les enjeux économiques et de souveraineté énergétique que recouvre la crise régionale pour la France et l’Europe.
Le détroit d’Ormuz, enjeu économique mondial au cœur de la diplomatie française
La demande de réouverture « inconditionnelle, sans restriction et immédiate » du détroit d’Ormuz formulée par Jean-Noël Barrot n’est pas qu’un principe de droit international de la mer. Elle traduit une urgence économique de premier ordre. Depuis le blocage quasi total du détroit déclenché fin février 2026 à la suite des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, près de 15 millions de barils par jour de pétrole brut et 5 millions de barils supplémentaires de produits pétroliers transitaient habituellement par ce passage, représentant environ 25 % du transport maritime mondial de pétrole. La quasi-totalité des livraisons de gaz naturel liquéfié du Qatar — second exportateur mondial — et des Émirats arabes unis transitaient également par ce détroit, représentant quelque 20 % du GNL transporté dans le monde.
Les conséquences économiques du blocage se sont propagées rapidement aux marchés mondiaux de l’énergie. Sur le marché des transporteurs de gaz de très grande capacité, les taux d’affrètement au comptant ont frôlé les 170 000 dollars par jour, un niveau record. En France, des secteurs industriels comme les fabricants de câbles électriques ont tiré la sonnette d’alarme face à la flambée des prix des matières premières essentielles — polyéthylène et aluminium notamment — exacerbée par l’incertitude géopolitique. La pression sur les prix des carburants, que TotalEnergies a cherché à amortir via sa politique de plafonnement en France, s’explique en grande partie par cette perturbation structurelle des flux d’approvisionnement.
La France réaffirme sa solidarité avec les Émirats et son accord de défense bilatéral
Au-delà de la question du détroit, Jean-Noël Barrot a rappelé « la très ferme condamnation par la France des attaques inacceptables que l’Iran a menées contre ses voisins et en premier lieu contre les Émirats arabes unis ». Il a réaffirmé « la solidarité indéfectible de la France avec les Émirats arabes unis dans le cadre de notre accord de défense bilatéral et sa disponibilité à participer à leur défense, si les conditions l’exigeaient à nouveau ». Cette formulation fait référence à l’accord de défense franco-émirati — l’un des cadres bilatéraux les plus substantiels de la diplomatie de défense française dans le Golfe — qui inclut une base militaire française à Abou Dabi, la seule base permanente française au Moyen-Orient.
Cette dimension défense est indissociable d’une relation économique franco-émiratie dense. Les Émirats arabes unis, très dépendants de leur rente pétrolière, cherchent depuis plusieurs années à diversifier leur économie — et la France figure parmi leurs partenaires stratégiques privilégiés dans cette transition, aussi bien dans l’aéronautique, le nucléaire civil ou les infrastructures que dans les services financiers et le luxe. La sécurité de ce partenariat économique passe par la stabilité de l’environnement régional, que la diplomatie française cherche activement à préserver.
Ormuz et la souveraineté énergétique européenne : une dépendance à ne pas sous-estimer
L’appel de Barrot à garantir la liberté de navigation dans le détroit — dans le cadre d’une initiative franco-britannique — reflète une réalité de souveraineté énergétique que la crise de 2026 a brutalement réactualisée. Si l’Europe a significativement réduit sa dépendance directe au GNL du Golfe depuis 2022, les effets indirects d’un blocage prolongé d’Ormuz restent très significatifs : hausse des prix mondiaux du pétrole et du gaz, renchérissement du fret maritime, tensions sur les approvisionnements en matières premières industrielles. Depuis le 28 février 2026, ces tensions géopolitiques extrêmes ont déjà entraîné une hausse significative du prix du pétrole et du gaz, avec un Brent qui a dépassé les 100 dollars le baril début mars.
Les Émirats arabes unis restent fortement dépendants des revenus pétroliers, dans un contexte où leur capacité de production devrait être portée à 5 millions de barils par jour d’ici 2027 grâce à des investissements de 150 milliards de dollars. Pour Abou Dabi, la réouverture du détroit est donc simultanément un impératif de sécurité nationale et une condition de sa capacité à honorer ses engagements commerciaux d’exportation. La convergence d’intérêts entre Paris et Abou Dabi sur ce point est totale — et elle fonde le dialogue stratégique renforcé que les deux ministres ont réaffirmé lors de cet entretien, dans un Moyen-Orient dont les turbulences continuent de peser sur l’économie mondiale.

